Le billet sur Moi, ta mère de Christiane Collange ayant déjà pulvérisé le cadre, et repoussant loin de moi tout fétichisme des dates, j'aborderai les quelques lectures qui ont marqué mon enfance ; les lectures de cet âge sont souvent révélatrices des vibrations les plus ténues de la personne. L'année inscrite en titre de billet ne donnera ainsi qu'une indication, a fortiori s'il s'agit d'une série, Le club des Cinq ou, comme ici, Fantômette.

Il y a peu, comme elle se remémorait les lectures de jeunesse, ma sœur me dit dans un raccourci saisissant qu'elle avait le sentiment que j'étais passée directement de Fantômette à L'archipel du Goulag. Le raccourci est trop abrupt pour être réel, mais il en dit long sur les lectures qui m'ont dominée à peu d'années d'intervalle. Il dit aussi que les livres pour adolescents n'existent pas et que nous passons, plus ou moins brutalement, de lectures pour enfants à des lectures pour adultes.

Cependant, l'enfance elle-même a une histoire et je suis en mesure de faire la généalogie de Fantômette. Elle a pour ancêtre Zorro, qui fut mon premier héros. Il existe une photographie de moi à quatre ans et demi déguisée en Zorro. Je garde un souvenir vif du feuilleton en noir et blanc que diffusait la télévision, et de son générique ; je rêvai de nombreuses fois que j'étais le cavalier masqué galopant dans la nuit par un temps d'orage, la cape au vent, apporter le règne de la justice. Mission exaltante donc que celle de Zorro, ce qui n'empêchait pas que le feuilleton comportât de bonnes scènes comiques, grâce au personnage du sergent Garcia.

Fantômette est la transcription de Zorro dans un corps de jeune fille. L'identification n'en pouvait être que plus totale et le personnage m'a accompagnée pendant toute l'enfance. Fantômette alias Françoise, brune aux cheveux courts d'environ 12-13 ans, collégienne intelligente et studieuse le jour, et pour la cause justicière masquée d'un loup noir et nantie d'une cape noire et rouge sur un justaucorps jaune (anonyme ne signifie pas discrète). Je m'étais confectionné cette cape dans du papier crépon, et avais remis le loup de velours noir. Si le justicier de l'ombre fut la figure héroïque qui domina mes rêves d'enfant, l'imitation s'arrêta ici : nous jouâmes à espionner les voisins dans le but de découvrir des choses louches qui eussent motivé une quête de la vérité, mais nos voisins étaient des gens tranquilles et la justice n'eut rien à faire.

Des lectures ultérieures, Mythes et mythologies politiques de Raoul Girardet, et les Essais de George Orwell, m'ont aidée à comprendre le saut ontologique accompli entre Fantômette et L'archipel du Goulag : le premier en insistant sur le rôle de l'imaginaire en politique, le second, sur l'influence des lectures d'enfance dans la formation d'opinions politiques. L'archipel était un acte de justice, accompli dans la clandestinité. Soljénitsyne devint mon héros de l'ombre dans la vie.

La seconde raison de mon amour pour Fantômette est la dimension comique de cette série qui a, elle aussi, son sergent Garcia, dédoublé en Ficelle pour la bêtise arrogante, et en Boulotte pour la gloutonnerie. Le personnage de Ficelle permet de faire jouer le même ressort comique que celui du sergent Garcia : admiratrice éperdue de l'héroïne masquée, elle n'a que condescendance pour son substrat quotidien, Françoise, dont elle ignore bien sûr qu'elles sont une même personne, ce qui est source de délicieux double-sens et quiproquos. Boulotte aurait, elle, plus d'intelligence si elle ne la mettait constamment au service de sa gloutonnerie. La patience et même l'indulgence dont Françoise fait preuve envers celles qui sont présentées, si je ne me trompe pas, comme ses amies, me fascinait. Comment pouvait-elle endurer les expressions de mépris, la suffisance de ces soi-disant amies ? Elles accueillaient souvent d'un "peuh!" les bonnes idées de Françoise. Était-ce de l'humilité ? Ou François éprouvait-elle le plaisir de l'intelligence qui se frotte à la bêtise et considère avec amusement comment celle-ci se heurte sans le savoir à ses limites ? Je n'ai toujours pas décidé. Son silence peut être le signe d'un suprême orgueil, celui qui jouit de se voir mépriser par quelqu'un à qui il se sait bien supérieur. A moins qu'il ne soit un signe de magnanimité devant le désir de Ficelle de mener l'enquête et ses efforts touchants pour être à la hauteur de son modèle. L'admiration que Ficelle éprouve pour Fantômette, par laquelle elle reconnaît implicitement toute la distance qui les sépare, est un sentiment qui sauve le personnage.

Une héroïne somme toute mystérieuse qui invite le lecteur à chercher sa vérité psychologique, de l'humour qui repose sur le faux-semblant des identités... Mais bien entendu, je retrouve dans Fantômette ce que j'aimerai dans Proust !