J’ai évoqué dans les billets sur Regain et Les Hauts de Hurle-Vent le bonheur de retrouver dans les lectures d’adulte ces paysages littéraires qui magnifiaient ceux que je connaissais dans la vie. Impression renforcée par le fait que la série du Club des Cinq, écrite en anglais, avait été traduite jusque dans les prénoms et les lieux, qui étaient devenus français. Le Dorset s'était ainsi mué en Bretagne.

Le personnage de Claude possédait une île, une barque, un chien : envie totale. Je rêvais l’île comme un lieu de retrait temporaire du quotidien, un monde en soi à échelle individuelle et pourtant mystérieux, possédant une vie propre qui échappe à une connaissance exhaustive ; la barque, non comme une invitation à l’aventure, mais comme un bac qui maintient une liaison avec le continent, c’est-à-dire l’humanité ; le chien, joyeux compagnon, dont la présence continue et chaleureuse teinte doucement la solitude. Sur l’île, les ruines d’un château : Claude était souveraine. On sentait dans chaque aventure à quel point elle était sur son territoire et qu’elle dominait les autres. Dans mon souvenir, elle efface les personnages des cousins, même le beau brun, qui apparaît surtout comme son jumeau. Elle était indépendante : la mère ne montrait aucune autorité, elle pourvoyait les enfants en poulets rôtis, en tartes aux fruits pour les pique-niques ; le père, un savant, vivait dans ses idées et ne sortait que de loin en loin de son bureau pour donner un sermon qui flottait rapidement au-dessus de sa fille, ne l’ombrageant que le temps de quelques instants. Si les vacances d’été sont une période où les contraintes sont amoindries, Claude semblait, elle, jouir d’une liberté absolue de mouvement. Une vie libre, souveraine, active, sans souci de travail ni d’argent : une vie de rêve.

Le club des Cinq, lors d’une récente réédition, a vu quelques-unes de ses aventures retraduites. Certaines pour des raisons moralisatrices, les mots forain, gitan, etc. ont été considérés comme méprisants et remplacés par des euphémismes. Mais aussi pour simplifier la lecture aux nouveaux enfants : le vocabulaire, voire l’action ont été simplifiés, le passé simple remplacé par le présent... Je n’avais pas conscience d’avoir eu une lecture si compliquée avec Le club des Cinq ! Je conseille sur le sujet l’excellent billet de Neil Jomunsi « Arrêtez de prendre les enfants pour des cons ». Si ce type de littérature est déjà considéré comme trop compliqué, comment l’enfant pourra-t-il, voudra-t-il ensuite, s’il n’a personne dans son entourage pour l’y inciter, se nourrir d’œuvres réellement substantielles ? Or l’adulte qui refuse d’élever l’enfant jusqu’à la culture le trahit.