Les vacances sont le dernier titre de la célèbre trilogie des Fleurville avec Les malheurs de Sophie et Les petites filles modèles. Je me souviens assez bien des Malheurs de Sophie, en raison d'une adaptation télévisée et d'une chanson de Chantal Goya, vedette de mon enfance. Les aventures de Sophie de Réan et de son cousin Paul, le départ outre-mer, le destin tragique de la famille, m'ont si bien marquée que, par la suite, j'ai longtemps confondu Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, pas lu mais souvent entendu évoquer, avec Les malheurs de Sophie... Je ne sais si la comtesse de Ségur s'en est inspirée ou non pour écrire son roman. Dans la suite de la trilogie, la vie de Sophie n'est toujours pas heureuse et elle n'est certes pas l'une des petites filles modèles, les Camille et Madeleine de Fleurville ; les séances de martinet infligées par sa belle-mère, la grotesque et redoutable Mme Fichini, rythment brutalement l'harmonie des jours passés au château de Fleurville, et la peur qu'elles lui inspirent lui fait faire des bêtises (je crois me rappeler une poupée de cire fondue au soleil et du thé où le sucre est remplacé par du plâtre) et lui fait dire des mensonges, ce qui dénote un esprit imaginatif. Autrement dit, grâce à elle nous avons le roman.

Le récit tient d'ailleurs une grande place dans la vie des enfants. Il me semble que le roman Les vacances est entièrement constitué des histoires que les enfants se racontent à tour de rôle alors qu'ils passent de longues après-midis sous les arbres du parc. L'une m'est restée en mémoire : plusieurs attelages qui se perdent dans une forêt enneigée et qui, au crépuscule, alors que menacent des loups, trouvent refuge dans une sorte de grange. La nuit de siège qu'ils y passent est décrite de manière saisissante ; on tente de faire dormir les enfants sur des matelas de foin malgré le froid et la faim, les parents passent des heures d'angoisse au milieu des chevaux nerveux qui sentent la présence des loups autour de la bâtisse. A l'aube, l'un des hommes se hisse au niveau d'une baie - ils sont cernés. Ils décident alors de dételer quelques-uns de leurs chevaux parmi les plus rapides, les fouettent vigoureusement pour qu'ils entraînent les loups à leur poursuite ; le subterfuge leur permet de sortir de leur forteresse et de retrouver la route. J'entends encore la voix triste d'un des enfants demandant que les chevaux lancés en guise de leurre soient sauvés, grâce accordée par le conteur.

Je suis maintenant prise d'un doute et me demande si le récit rapporté ci-dessus, avec ses forêts, ses neiges et ses loups, est bien extrait des Vacances et pas du roman Le général Dourakine, dont l'histoire se passe en Russie. Il me semble toutefois que d'une manière générale les romans de la comtesse, et en particulier la trilogie des Fleurville qui est située en Normandie, baignent aussi dans une atmosphère russe. Quand beaucoup plus tard je lus les nouvelles de Tourguéniev et Tchékhov, l'air de famille qu'avait pour moi la vie des personnages de hobereaux russes me frappa. Les bonnes manières à la campagne, les réceptions entre voisins pour le thé, les journées actives mais à un rythme lent, les conversations centrées sur des préoccupations morales, l'importance des récits... je connaissais cela ; et un jour, je me rappelai les romans de la comtesse de Ségur. La comtesse née et grandie en Russie avait acclimaté à la France un mode de vie qu'elle avait connu là-bas. Le rapprochement entre les châtiments que subit Sophie et ceux que la comtesse de Ségur (dont le prénom était Sophie) connut dans son enfance est souvent fait : le noble autoritaire frappant ses serfs comme ses enfants à coups de knout est une image bien connue de la vie russe sous l'ancien régime, presqu'un cliché, et c'est d'ailleurs un des thèmes du Général Dourakine. Mais un aspect plus doux de la vie russe à la campagne passe aussi, il me semble, dans la vie aimable des châtelaines de Fleurville. Et rétrospectivement, j'inclus les romans de la comtesse dans l'imaginaire qui a nourri mon désir de vivre dans ce pays.