Les deux romans d'Agatha Christie que je préférai sont deux romans où les personnages d'enquêteur qu'elle a créés, Hercule Poirot et Miss Marple, sont absents : Dix petits nègres et La mort n'est pas une fin. Si le premier me terrifia, le second m'enchanta et je le lus au moins deux fois. L'action est située en Egypte, dans mon souvenir à Thèbes vers l'an 3000 avant Jésus-Christ, dans le riche domaine d'un prêtre. J'avais encore son nom en mémoire avant d'en vérifier l'orthographe, Imhotep. Les autres noms des personnes me reviennent à les lire aujourd'hui : Nofret, Renisenb, Hori, Sobek... Leur sonorité me faisait déjà rêver. J'associe la lecture du roman à l'étude que nous faisions de l'Egypte ancienne en classe de sixième, année scolaire 1984-1985 (peut-être faut-il voir ici une seconde raison au choix de la date de 1985) et aux cahiers d'illustration sur les civilisations antiques que l'on trouvait en librairie. Les personnages imagés que j'y admirais donnaient leurs traits, leurs habits et leurs postures aux personnages d'Agatha Christie, et ceux-ci, en retour, animaient les images. J'imaginais bien aussi, grâce à ces cahiers, la villa blanche aux nombreuses pièces, lieu du drame, les champs au bord du Nil, source de la richesse d'Ihmotep et futur héritage convoité, et les montagnes désertiques où Renisenb, fille d'Imhotep et narratrice du roman, aimait marcher avec le scribe Hori, ensemble démêlant peu à peu l'écheveau des meurtres, et s'emmêlant au même rythme dans les fils de l'amour !

C'est aussi l'amour, celui d'Imhotep pour la belle et hautaine Nofret, qui déchaîne l'envie, l'avidité, la violence enfouies en chacun, et monte les fils et les belles-filles les uns contre les autres. Ça se déchire, ça tombe empoisonné, oups ça glisse dans le ravin, on pourrait l'adapter en feuilleton à succès pour la télévision. Tout se passe sous l'œil goguenard de l'aïeule. Pour isolée qu'elle soit dans la villa et occupée à gloutonner et somnoler, elle observe et comprend mieux que quiconque les drames de la maisonnée. J'aime ces personnages qui, du fond de leur lit et de leur grand âge, se tiennent au courant de tout ; elle me fait penser à la grand-tante du narrateur dans Du côté de chez Swann, qui depuis sa chambre connaît les rumeurs de Combray, et que Proust compare à Louis XIV régnant sur sa cour. Hélas, le meurtrier s'aperçoit lui aussi de la lucidité de l'aïeule et glisse, me semble-t-il, du poison dans son met préféré.

La belle Nofret était la concubine d'Imhotep. C'est dans ce roman que je découvris ce mot, "concubine". Il m'évoque encore les Egyptiennes gravées sur les cartouches, leur peau ocre mise en valeur par la blancheur des robes et les ornements d'or, leur profil longiligne, le regard ténébreux dévorant le visage. Quand Hollande a été élu président de la République en 2012 et que des médias ont parlé de sa "concubine", mon imagination n'a fait qu'un tour et m'a présenté Nofret. Si bien que ceux qui souhaitaient dénigrer Mme Trierweiler de ce mot péjoratif dans la culture française et prêtant à rire par sa sonorité pour les esprits mal placés, ce qui n'est pas le cas du mien, l'ont au contraire nimbée à mes yeux d'un précédent exotique et flatteur. Le rapprochement n'est d'ailleurs pas si improbable : elles ont en commun d'avoir été une source d'ennuis sans fin pour leur concubin.  

Le titre, La mort n'est pas une fin, semble indiquer quelques réflexions sur notre condition de mortels et la métaphysique des Egyptiens de l'antiquité. Il me semble que Renisenb, revenue chez son père après la mort de son mari, confie ses doutes à Hori dans leurs conversations. Mais de ces réflexions je ne garde aucun souvenir. Je relirais volontiers le roman.