Et elle a laissé plus qu'une marque : sorte de vaste clairière d'où sont partis tant de chemins, vers la littérature russe, et au-delà, vers toute littérature dont elle a formé ma vision, vers l'histoire du XXème siècle ; elle a assigné un premier but à mon désir d'écrire ; elle m'a offert un modèle de conduite de vie ;  elle m'a montré les souffrances sociales, le mensonge idéologique, la liberté de conscience ; elle me communique, chaque fois que j'en lis une page, une énergie intarissable. Ce fut ce que nous cherchons un peu tous inconsciemment dans une lecture : une rencontre, de celles qui bouleversent une vie. 

Cette rencontre fut fortuite et nécessaire. Il était des familles où on lisait Soljénitsyne. Par exemple, si on était catholique, de droite et anti-communiste, comme c'était le cas dans ma famille. (Mais j'aurais pu naître dans une famille de gauche et anti-stalinienne où on aurait aussi lu Soljénitsyne.) Puis, il y a des familles où les parents, ou l'un d'eux, parlent de leurs lectures. Par exemple, le dimanche midi, quand le vin et le loisir invitent la conversation à se déployer. Mon père donc, un dimanche de 1987, évoqua sa lecture du moment, un livre épais comme un dictionnaire d'un auteur étranger au nom difficilement lisible : Août 14. Il raconta la Russie d'avant le coup d'Etat bolchévique, la compara avec la France d'avant la Révolution, les ressemblances frappantes entre deux souverains faibles, Louis XVI et Nicolas II, accordant pointilleusement leur confiance à leurs premiers ministres, Turgot, Necker et Stolypine. Ces hommes qui auraient pu sauver leurs pays en leur évitant les horreurs révolutionnaires en avaient été hélas empêchés, obligés de démissionner ou, pour Stolypine, assassiné. (Le côté radical du Russe.) En 1987, c'était encore le temps de l'Union soviétique. Même si Gorbatchev avait lancé sa politique de glasnost' (transparence) et de perestroïka (reconstruction), avec de premiers signes tangibles comme la signature d'accords de désarmement avec les Etats-Unis ou le retour d'exil de Sakharov, dans notre esprit nous subissions encore les conséquences de ces terribles événements.  

Où l'on constate que ma lecture de Soljénitsyne était socialement, politiquement, conditionnée. Pourtant, il n'y avait pas dans le récit de mon père de quelconque injonction à lire Août 14, ni en général l'œuvre de l'écrivain. Mes sœurs - aussi mes aînées - qui ont reçu une éducation politique similaire ne lisaient pas Soljénitsyne et si elles l'ont finalement un peu lu, c'est plutôt à ma suite. Pas d'obligation donc. Mais quand ma main, frôlant les tranches des livres dans un rayonnage de la bibliothèque municipale, arriva sur Soljénitsyne, elle s'arrêta net : je reconnus immédiatement le nom étranger difficilement lisible. Si ce livre avait été Août 14, sans doute ne l'aurais-je pas pris, intimidée par le nombre de pages et le sujet. Mais il était mince et s'intitulait Une journée d'Ivan Denissovitch : il me parut à ma portée. Voici comment la rencontre fut préparée, par l'influence qu'avait mon père sur ma vision du monde. Impressionnée par cet écrivain qui l'enthousiasmait, je saisis la chance qui s'offrait à moi de le découvrir. 

J'ai peu de souvenirs de cette première lecture, sinon l'immense curiosité de découvrir les Soviétiques, l'ennemi. Je compris notamment que les premières victimes de ce régime était les Soviétiques eux-mêmes. Le paysan Ivan Denissovitch n'est pas un opposant politique, mais la personnalisation du peuple réduit à la débrouille face à la tyrannie. La débrouille est un des moyens moraux de survie dans le camp, modèle réduit de la société soviétique (débrouille morale au sens où elle ne se fait au détriment de personne) : d'où un récit très concret de cette journée parmi tant d'autres d'Ivan Denissovitch, journée faite de multiples calculs et trafics pour grapiller un peu de sommeil, un peu de nourriture, un peu de tabac, un peu de temps, éviter tout ennui, tout affrontement... Mais je vais trop loin ici, reconstruisant mon premier souvenir à partir de lectures ultérieures, non seulement d'Une journée d'Ivan Denissovitch, mais des autres œuvres de Soljénitsyne, ainsi que des nombreux commentaires. Je suis certaine en revanche de la forte impression donnée par la précision concrète du récit, notamment dans la scène du repas : la lenteur et la satisfaction avec lesquelles Ivan Denissovitch grignote, mouille, goûte, mâche, décide enfin d'avaler chaque parcelle du pain noir pour en nourrir son corps, la façon dont il prélève de la nourriture dans chaque miette de ce pain dur comme la brique, dans chaque goutte de lavure, un bouillon à base d'épluchures de légumes et de filaments de viande. J'avais comparé à ma manière de manger qui était souvent rapide, et sans y penser. J'eus honte de ne pas prêter toute l'attention que cet acte requérait comme me le montrait le personnage dans un lieu où la nourriture était rare.  Je fus enfin très sensible à la chute du récit : ce fut somme toute une bonne journée. Mais elle se répète 365 fois par an (366 les années bissextiles), et chacune est à reconquérir. L'unicité du jour que le récit avait suivi du lever au coucher se perdait dans la répétition. En une seule phrase basculait la temporalité du récit.

Cependant, la véritable rencontre avec l'œuvre de Soljénitsyne n'eut pas lieu avec Une journée d'Ivan Denissovitch, mais avec L'archipel du Goulag, lu quelques mois plus tard.