Comme chez les protestants un pasteur peut être marié et père de famille, l’histoire se complique : le fils du pasteur éprouve lui aussi des sentiments tendres pour la jeune fille. Il y a conflit entre les deux hommes, qui se résout par la conversion du fils au catholicisme (radical, il va jusqu'à se faire moine). Quant à la jeune fille, elle connaît également le conflit, partagée entre le père quand parle le cœur, et le fils quand convoitent les yeux, car elle finit par retrouver la vue.

Et la femme du pasteur, qu'en dit-elle ? Gide s'intéresse peu à ce personnage ; il semble qu'elle ne soit pas très heureuse de la tournure de l'histoire, mais ses sentiments bafoués l'indiffèrent, il les traite avec un certain mépris. Ah, c'est peu dire que Bobonne pâtit de la comparaison avec la jeune et douce orpheline aveugle qui émeut le cœur pédagogue du pasteur. "Bobonne" était le surnom donné par ma mère qui résumait ainsi le traitement cavalier que Gide réservait à ce personnage secondaire. Ma mère râla quand je lui dis que j'aimais bien ce roman. Elle aussi, elle l'avait bien aimé dans sa jeunesse ; mais devenue elle-même épouse et mère, elle l'avait beaucoup moins apprécié à sa relecture. Adolescente, elle s'était intéressée à la jeune fille, ainsi que je le faisais ; adulte, elle avait prêté plus d'attention à la femme du pasteur et avait été indignée par son sort. Encore un écrivain misogyne ! La jeune fille avait le beau rôle, disponible à l'amour, aux sentiments élevés, il était tellement plus difficile pour une femme de le tenir quand elle devait élever les enfants, tenir la maison, bref qu'elle était enferrée dans le quotidien. L'opinion de ma mère modifia le point de vue que j'avais sur le roman  : je ne me mis pas à le détester, mais je devins consciente qu'un roman, ou un personnage, pouvait refléter des préjugés de l'auteur, et aujourd'hui, l'opinion de ma mère sur ce livre et sur Gide est le souvenir le plus vif que j'en ai gardé.

Très peu de temps après, j'entrepris de lire Les caves du Vatican. Il ne m'évoque rien, sinon le prénom de Lafcadio et le thème de l'acte gratuit (un meurtre commis sans raison). Le professeur de français de 3ème l'avait inscrit sur sa liste de lectures conseillées, raison pour laquelle je l'avais emprunté à la bibliothèque. Il avait dû nous en résumer l'enjeu philosophique et je me demande si ce n'est pas son résumé qui est resté dans ma mémoire, plus que la lecture du roman qui m'ennuya passablement. Je notai sur le cahier de lectures : "Je l'ai lu trop jeune", comme si je m'en voulais de ne pas avoir savouré une oeuvre écrite sur un thème dit important. Je ne fus pas convaincue d'y revenir. Je croisai pourtant Gide de nombreuses fois dans mes lectures ultérieures, mais plus en tant que figure majeure des lettres qu'en écrivain. Je faillis lire son Retour d'URSS qui avait scandalisé les communistes dans les années trente parce qu'il avait osé émettre quelques légères critiques sur le régime soviétique, mais même sur ce sujet qui me touchait particulièrement, je n'eus pas le courage de rouvrir un ouvrage de Gide...

Pourtant, deux études sur l'écrivain lues bien plus tard, dans les années 2000, m'ont intéressée. Je me souviens de l'article de l'économiste Jean-Joseph Goux, publié dans la revue Esprit, qui analysait les débuts du capitalisme financier à travers Les nourritures terrestres et son apologie du désir. Le talentueux écrivain et sinologue belge Simon Leys consacra lui aussi un essai à Gide, où il essayait de cerner celui qui se comparait à Protée, le dieu grec capable de revêtir les apparences les plus diverses pour éluder toute question. Il le décrit indifférent à la réalité, aimable par peur de déplaire, jouisseur mais incapable d'amour, n'ayant vraiment que deux seuls intérêts, le christianisme (le protestantisme) et la pédérastie. Cette description me fit penser à l'essai de Jacques Ellul, Métamorphose du bourgeois, lu en 1999, qui faisait de Protée le dieu tutélaire du bourgeois contemporain qui récupère et inclut toute critique. On constate que ces trois lectures tissent un maillage serré - presqu'une résille puisqu'avec Gide nous parlons désir... Je me sentis éloignée de l'homme, de sa pensée, de sa vie. Leys est très critique envers les romans de Gide, mais sauve son Journal et ses essais. Je ne suis pas sûre d'y revenir et me demande si le meilleur Gide n'est pas l'apocryphe que lui donna Nimier quand après sa mort, le hussard envoya ce télégramme signé Gide à Mauriac : "L'enfer n'existe pas. Tu peux te lâcher. Préviens Claudel. "