Je suppose qu'il n'était pas le seul roman de Balzac inscrit sur la liste, mais je suis certaine qu'il devait être le premier, ou que le professeur avait conseillé de commencer Balzac par ce roman-là. Ouvrez les manuels de littérature française, demandez autour de vous, souvenez-vous : le premier Balzac qu'on lit, qu'on vous recommande, c'est le plus souvent Eugénie Grandet. Est-ce dans le but de dégoûter les adolescents de Balzac. Y aurait-il un complot de l'Education nationale pour que plus jamais ils n'ouvrent un roman de l'immense écrivain ? C'est ce qui a failli m'arriver. Je suis peut-être injuste avec ce roman, mais l'ennui éprouvé fut si terrible que, des années plus tard, je n'ai toujours pas envie de relire Eugénie Grandet et de confronter mon souvenir d'ennui à mon enthousiasme actuel pour d'autres romans de l'écrivain. C'est dommage : promesse ici faite de passer l'épreuve.

L'école, et les professeurs de français en particulier, causent un grand tort à la littérature. Ils semblent manquer d'amour pour elle, être prisonniers de techniques pédagogiques qui réduisent l'œuvre à une utilité, celle de correspondre à des critères théoriques qu'ainsi elle valide et de permettre de noter l'élève selon leur degré d'assimilation. J'ai perçu peu d'enthousiasme pour elle chez mes professeurs, et dans ces conditions, ils ont mal su la faire aimer, montrer à leurs élèves que la littérature a un pouvoir de révélation sur le monde, et sur leur vie. C'est pourtant par ce biais qu'on peut les mener à l'œuvre, sans hésiter à choisir une entrée qui, plus que l'entrée officielle, peut exciter la curiosité de l'adolescent - même si elle est plus modeste. Si le double escalier menant au château est trop raide, que l'on prenne les quelques marches menant à la porte de la buanderie derrière : nous trouverons bien notre chemin à l'intérieur. Par exemple, quel extrait propose le Lagarde et Michard, ou tout autre manuel, pour découvrir Proust, autre victime de l'Education nationale ? La madeleine. Ou les aubépines. Parce que Proust, pour les professeurs, c'est la mémoire involontaire et de longues phrases : ce que doit donc illustrer l'extrait choisi. Chemin bien ardu en réalité pour entrer dans l'œuvre de Proust. Il me semble, et je suis consciente que cette proposition découle de mon goût affirmé pour la comédie sociale, que la présentation des personnages révélant le génie comique de Proust, tels le docteur Cottard, par exemple, universitaire diplômé et bon médecin mais dépourvu d'intelligence sociale, ou les deux grand-tantes de Marcel qui déploient des trésors de subtilité rhétorique pour remercier Swann de son cadeau mais dont la subtilité trop grande et incomprise les rend presque impolies, ou encore M. Legrandin, grand snob, ouvriraient plus largement aux adolescents les portes de son œuvre.

De même pour Balzac, dont l'œuvre intégral est tout de même inégal : les Scènes de la vie parisienne, plus enlevées, plus brillantes, me paraissent plus appropriées que les Scènes de la vie provinciale pour donner envie de poursuivre seul la découverte des romans - puisque l'école, dans le meilleur des cas, n'est qu'une introduction à la culture -, et les grands personnages, Vautrin, Lucien de Rubempré, Rastignac, pour ne citer qu'eux, plus entraînants qu'une page de description de la maison des Grandet. Oui, les descriptions ont une fonction littéraire bien précise, l'intérieur de la maison décrit le personnage, mais de grâce, commençons par faire connaissance avec eux !

Le père Grandet est pourtant, lui aussi, une grande figure de la Comédie humaine : pourquoi m'en souviens-je si peu ? Il est trop assimilé à un vice, l'avarice. Son nom ne m'évoque pas un personnage, mais une allégorie. A tort ? Décidément, à relire.

Tous les professeurs de français ne sont pas des bourreaux de la littérature. Celui que j'eus en première non seulement ne m'a détournée d'aucun écrivain, mais il m'a fait aimer Pascal, Racine et Baudelaire. Monsieur, grâce vous en soit rendue.