Quand je pense à Regain, je ne me rappelle pas les personnages (notamment leurs noms) et très peu leurs actions ; en revanche, je suis immédiatement transportée dans une campagne baignée d'une vive lumière et dont les arbres et les herbes hautes bruissent et ploient sous les fortes caresses d'un vent facétieux. Je suis dans cette lumière et je m'envole, soulevée par le vent qui m'enveloppe et se joue de moi, comme il jouait avec les personnages de Regain quand ils marchaient vers le village abandonné auquel ils redonneraient vie. Je me souviens de l'harmonie entre l'homme, la femme et la nature, embrassés dans une même prose chantant leur vitalité, leur quiétude et leur sensualité. Et cela allait de soi que la dernière entraîne les deux premiers à s'aimer et qu'elle accueille leurs ébats. Autant que par la sauvagerie noire d'Heathcliff, je fus séduite par la force terrienne et solaire de l'homme de Regain

Quand quelques années plus tard, je lus L'air et les songes de Gaston Bachelard et fis connaissance avec sa théorie de l'imagination matérielle (les images réellement poétiques sont produites par les rêveries des quatre éléments de la matière), je reconnus que mon imagination s'attachait plus à l'élément aérien, et dès lors je compris pourquoi Regain m'avait procuré un tel bonheur. Le récit, par ses riches descriptions du vent, est entré en résonance avec mon imagination qui, ainsi que celle du poète anglais Shelley donnée en exemple par Bachelard, associe à la rêverie de l'air la douceur, la musique, la lumière. Selon Bachelard, le choix que fait l'imagination d'un élément particulier provient du pays natal, cadre des premières sensations, des premières expériences. Lui-même évoquait la Champagne, ses collines et ses rivières, qui avait nourri une imagination de l'eau. Je ne sais si passer ses premières années en Bretagne incline nécessairement l'imagination à la poétique de l'air, mais il est certain que dans mon cas ce cadre me fit ressentir mien la campagne ventée d'une Haute Provence pourtant loin de la mer. 

Autre matière commune à mes premières années et au récit de Regain : la pierre. J'ai grandi intra muros, dans une ville entourée de remparts : le jardin s'étendait au pied des remparts. Tous les jours pendant dix-huit ans, inconsciente de ma chance, je me suis levée en regardant un mur de six mètres de haut, aux pierres avec le temps dérangées par les énormes touffes d'herbes et les fleurs coriaces qui avaient poussé entre elles, et flanqué de deux tours qui marquaient les limites du jardin. Inconsciente, je les voyais sans les voir. Ces murs, comme la lande, je les ai réellement perçus pour la première fois dans Le club des Cinq... il y avait un château fort en ruines sur l'îlot que possédait Claude, où elle aimait aller jouer avec ses cousins. Des choucas y nichaient, lisait-on : alors j'observais "notre" tour et demandais à mon père si les oiseaux noirs aperçus étaient eux aussi des choucas. Impossible me répondait-il, les choucas sont des oiseaux de montagne. J'observais aussi les lézards après qui le chien aboyait, et c'est ainsi que je regardais et touchais les pierres de granit tachetées de mousses et de mica, colorées par la lumière, tantôt couleur de terre ou grises comme la mer, tantôt d'or, tantôt doucement rosées, parfois chaudes et toujours rugueuses. Les personnages de Regain reconstruiront le hameau en ruines où ils trouvent à s'installer, seuls. Reprendre un à un les blocs de pierre épars ou près de l'être pour bâtir un mur, une maison, un village, redonner un sens aux choses désaffectées, ce fut le rêve nourri par Regain.

Enfin, que le récit s'achève dans cette renaissance, commencement d'une vie qui ne sera jamais écrite et qui dessine un vide où peut se déployer l'imagination du lecteur, a dû contribuer à ce que j'adore Regain. Beaucoup plus tard, quand je découvris le Tchékhov nouvelliste, je sus à quel point j'étais sensible aux fins ouvertes et à l'espoir qu'elles suscitent. 

Je trouve curieux de n'avoir jamais eu le désir de relire Regain. Autant je regarde facilement un film aimé plusieurs fois, autant je relis rarement les romans ou récits qui m'ont plu. Peut-être parce que je les porte en moi et que je tiens à couver mon souvenir sans faire de place pour les nouvelles impressions que susciterait une deuxième lecture ?