Mon père, qui l'avait indirectement provoquée, avait approuvé ma lecture d'Une journée d'Ivan Denissovitch ; il avait toutefois ajouté que ce récit était celui d'une bonne journée dans un camp pas trop dur, et que c'était dans L'archipel du Goulag que ressortait toute la noirceur du système soviétique ; on était édifié sur les horreurs du régime communiste. Il ne disait pas cela pour m'en recommander particulièrement la lecture, j'en tirai moi-même les conséquences : il fallait le lire. Je ne sais plus si je cherchai à l'emprunter à la bibliothèque et ne le trouvant pas, le demandai à mon parrain pour Noël.  Je me souviens très bien, en revanche, du jour où, rentrant du collège à l'heure du déjeuner, ma mère me désigna un gros colis arrivé pour moi ; l'excitation de l'ouvrir ; la stupéfaction à la découverte que L'archipel du Goulag comptait trois grands volumes... L'épaisseur de l'œuvre accentuait le défi que me posait déjà sa lecture - jamais je n'avais eu entre les mains de livre aussi épais, aussi adulte. Je m'attelais à la tâche sous le regard inquiet de mon père qui se demandait si j'avais là une lecture de mon âge, puisque je n'avais pas encore atteint celui de lire Zola. Mais il se trouva contraint de me laisser faire.

Le livre m'accompagna pendant cinq mois de ma vie, jusque dans un voyage scolaire que je fis en Espagne cette année-là.  Par lui, je fis la connaissance de l'écrivain Soljénitsyne : par les quelques photographies qui le montraient en jeune officier souriant, puis en zek (prisonnier) affaibli, au regard abruti ; par le chemin autobiographique qui traverse le livre et nous mène de l’invraisemblable arrestation (« Moi ?? Pourquoi ?? ») aux rivages de l’archipel du Goulag, pays invisible à ceux qui n’y ont jamais été envoyés mais que les survivants repèrent à mille traces visibles dans le pays dit réel, calque de l’univers concentrationnaire. Les liens entre les deux mondes sont multiples et le récit de Soljénitsyne passe constamment d’un pays à l’autre par un système de correspondances ironiques, où la liberté spirituelle retrouvée de certains zeks dans les camps répond à l’esclavage de citoyens en liberté, voire de citoyens privilégiés (je pense au récit de la légendaire visite de Maxime Gorki au camp des îles Solovietski et à la recension louangeuse qu’à l’ordre de Staline il fit). Fondée d'une part sur une lecture critique des textes officiels et idéologiques et d'autre part, sur les témoignages de prisonniers qu’il a pu recueillir (les 227 co-auteurs qu'il revendique), l’histoire et la description que fait Soljénitsyne des camps soviétiques depuis 1918 jusqu’à la grande amnistie de 1956 est un vaste récit à l’énergie incandescente, animée d’un souffle continu.

Je lus sans grande difficulté et sans ennui la partie historique sur la naissance du système concentrationnaire, fus passionnée par sa recherche sur ce qui rendit possible l’oppression et l’esclavage à si grande échelle sans opposition majeure, le rôle de l’idéologie (nous c’est vous, alors aidez-nous, dit le commissaire politique au prisonnier pour le convaincre de moucharder), la responsabilité de chacun, l’analyse de son propre consentement à la violence tant qu’elle ne touchait que les autres, les coupables… Je vibrai aux récits des révoltes qui eurent lieu dans les camps au début des années cinquante. Mais je me reconnus davantage dans ceux que Soljénitsyne nomme « les évadés dans l’âme » : à peine enfermés, leur intelligence et leur attention concentraient tous leurs efforts sur le moyen de s’évader ; et le récit pendant trois longs chapitres de l’évasion de George Tenno et d’un camarade, et de leur échappée de trois semaines dans une Sibérie plus hostile de par ses habitants, pour qui ils n’étaient que des « harengs », prix de leur dénonciation, que par son climat, ce récit m’exalta au point que j’en rêvai. Je rêvai que je m’évadais avec Tenno, que nous marchions la nuit, que le jour nous nous enterrions pour dormir, toujours dans le but d’éviter toute rencontre avec l’ennemi – l’homme. Une seule autre œuvre littéraire s’inscrivit jamais dans mes rêves de nuit : ce fut quelques années plus tard Les cent vingt journées de Sodome. Je rêverai encore d’une évasion, du château de Silling, autre lieu concentrationnaire : le rêve fera explicitement référence à ma lecture de L’archipel puisque je m’enterrerai là aussi pour échapper aux scélérats (pour reprendre le terme sadien).

L’archipel du Goulag, peinture de toute la noirceur d’un système qu’il ne faisait pas bon lire avant ses 15 ans, n’a pas provoqué de cauchemars d’arrestation, d’interrogatoires, de tortures, de prisons, de procès politiques, de faim, de brutalité, bien qu’il y ait tout cela dans le livre ; il m’a donné au contraire un espoir d’évasion, de liberté, comme si je me sentais prisonnière. Je l’étais, d’une conception paternelle pessimiste du monde, lieu de violence et de danger ; je l’étais, surprotégée dans le nid carcéral de la famille. Les mots abstraits qui avaient cerné mon enfance de dangers angoissants, communistes, KGB,  Sibérie, Goulag, s'animaient par cette voix tantôt tempétueuse, tantôt ironique, tantôt douce, mais toujours vibrante de passion. Les pages pleines de vie pulvérisèrent les murs qui m'enserraient.

L’archipel du Goulag est une œuvre qui fit époque (il se vendit à des millions d’exemplaires dans le monde). On en conclut un peu vite qu'elle appartient entièrement à son époque, celle où l’Union soviétique existait, superpuissance adverse de la superpuissance américaine. La fin du communisme réserverait à ceux qui s’intéressent à l’histoire cette œuvre témoin d’une réalité révolue. Le communisme était encore vivant, certes plus si vaillant, quand je lus L’archipel - mais mon enthousiasme ne s’explique pas uniquement par l’impression que j’avais de lire un livre d’actualité. Au-delà de son contexte et de sa signification politiques, l’œuvre fut le lieu d’une rencontre personnelle, et elle peut l'être pour d'autres lecteurs à l'avenir. Le livre fermé, je n'avais plus qu'une envie : partager ma lecture, devenir soviétologue et combattre moi aussi.

Le premier partage eut lieu l'automne 1988, alors que j'étais entrée au lycée : volontaire pour participer au premier numéro du journal du lycée, j'écrivis un article "brûlant d'actualité" (par le ton) sur L'archipel du Goulag, article accepté avec réticence par la rédactrice en chef, qui ne trouvait pas le sujet très attirant mais qui, devant la perspective de devoir écrire elle-même les trois-quarts du journal, publia ma contribution. Quant aux lectures nombreuses qu'entraîna celle de L'archipel, elles commencèrent l'année suivante avec Chalamov et Dostoïevski.