Je garde un vague souvenir de la nouvelle éponyme – je me souviens du début, une affiche sur la porte de la maison de passe annonçant sa fermeture ce dimanche pour cause de première communion. Maupassant n’est pas avare de ce genre de grivoiserie que je goûte assez.

De ce recueil, je retins surtout Une partie de campagne. Je l'ai lue, il me semble, après avoir vu le film que le cinéaste Jean Renoir en a tiré. Je le vis par hasard à la télévision, assez tard dans la soirée, et seule : or quand on naît dans une famille nombreuse, on a peu l’occasion d’être seul. La conjonction de l’absence de mes sœurs, toutes aînées, parties de la maison pour l’internat ou des études dans une grande ville, et d’un voyage de mes parents arriva à l’automne 1987, première fois que je passai quelques jours seule dans la maison natale. Il se peut donc en effet que j'aie lu la nouvelle après avoir vu le film.

Les souvenirs des deux vont se confondre. Mais je partirai d’une émission de radio écoutée récemment - ce devait être Les nouveaux chemins de la connaissance - sur la philosophie de Maupassant fortement influencée par Schopenhauer, ce philosophe pour artistes.  Je n’ai pas retenu précisément quelle forme l’influence avait prise ; j'en déduis qu'il partageait la croyance que l’homme est gouverné par une force vitale, le vouloir-vivre, qui le voue au désir et donc à la souffrance perpétuelle, car le désir n’est jamais rassasié ; la seule échappée consiste à ce que cette force se retourne contre elle-même et se nie dans le renoncement et le néant. Je ne sais pas si cette pensée grossièrement résumée de Schopenhauer, héritée d'une lecture datant de 1999 et d'un magma de résumés entendus ici et là, est à ce point sensible dans les nouvelles de Maupassant comme elle peut l'être par exemple dans l'oeuvre d'un Thomas Mann. Dans l'émission, Une vie et Une partie de campagne étaient invoquées pour illustrer le pessimisme schopenhauerien de Maupassant – je n’ai pas lu le premier roman, mais que soit ainsi invoquée une nouvelle qui m’avait plongée dans le ravissement m’étonna fort ! 

Il est vrai, à y réfléchir, que la nouvelle s’apparente à ces ciels gris transpercés, pendant la grâce de quelques instants, d’un rayon lumineux : quelques heures de répit pendant lesquelles, au cours d’une partie de campagne, deux séduisants canotiers emmènent la mère et la fille loin de leurs époux endormis et de la médiocrité fatale de leurs vies vouées au travail et à la reproduction. Bonheur illusoire, cependant, que celui proposé par les canotiers puisqu’il participe lui-même du règne du désir : les femmes ne feront que l’amour, ce cache-sexe que le vouloir-vivre nous met devant les yeux pour ruser avec nous et assurer sa perpétuation.

Outre le fait qu’à l’époque de ma lecture je ne connaissais pas Schopenhauer, j’aime le tableau que fait un rayon de soleil éclairant de très sombres nuages. Même si la composition ne doit pas durer, je suis très sensible à ce rayon de soleil. Il n’est pas plus illusoire que les nuages : dans le tableau, je verrais presque les nuages destinés à mettre en valeur le rayon – ce qui s’appelle l’optimisme, je crois (nous retrouvons ici la lecture de Candide). Sans doute faut-il aussi y reconnaître l’influence de l’imagerie commune à propos de Maupassant : je n’avais d’yeux que pour les canotiers de la Seine. Et plutôt que de me lamenter sur la vie que menaient les petits-bourgeois décrits et désespérer de celle qui attendait la fille, aussi peu intéressante – selon la présentation de la nouvelle – que celle de ses parents, je me suis embarquée avec eux pour l’île de Cythère.

Silhouettes plus que personnages, les canotiers sont des passeurs. Ecrire ces mots : la barque, l’île, le passeur, m’évoque le passage de la vie à la mort dans la mythologie celte, et peut-être Maupassant voulut-il ainsi signifier que l’île des plaisirs était un lieu trompeur, et que la vérité de celle-ci était la mort et le néant.

Néanmoins, persistant dans mon optimisme, j’affirme avoir aimé ces scènes qui, il est vrai, sont davantage reliées au film de Renoir. Je revois la fille acoster à l’île avec son passeur. Les deux jeunes gens marchent dans les herbes hautes, dissimulés entre les arbres ; ils y allongeront bientôt et naturellement leurs corps pleins, aises d’être côte à côte. Je revois le visage de la fille tacheté de soleil, ses cheveux caressés par l’homme et le vent, et la scène était si idyllique qu’elle apparaît en couleur dans mon souvenir alors que le film fut tourné en noir et blanc.  Peut-être se confond-elle avec une autre scène d'ébats amoureux dans la nature, celle de Regain que j'avais lu l'année précédente et tant aimé ! Renoir et Giono ont tiré ma lecture de Maupassant vers la lumière...