Certaines œuvres très courtes peuvent faire l’objet d’un ouvrage à elles seules : des maisons d’édition se sont spécialisées dans ce genre de publication, qui permet de vendre des livres à bas prix ou de fabriquer de charmants micro-livres qui trouveront place sur une étagère décorative. Je possède ainsi un beau et minuscule Hamlet dans la langue originale, relié cuir noir et or, acheté dans une librairie à Londres, je trouvais cela chic, jamais lu, et resté unique dans son genre fétiche. L’option la plus courante, cependant, est de regrouper plusieurs œuvres courtes pour arriver à un nombre de pages convenable pour un livre. Des nouvelles, des pièces de théâtre, des recueils de poésie, sont ainsi souvent publiés ensemble. La plupart du temps, quand j’ai ce genre de livres dans ma bibliothèque, ce sont des recueils de nouvelles. Maupassant, Poe, Tchékhov, Kafka ou Edna O’Brien : lire plusieurs nouvelles à la suite, même si elles n’étaient pas pensées pour constituer un ensemble, permet de se familiariser avec l’imaginaire d’un écrivain, son style, ses sujets de prédilection, apprécier leur unité ou leur diversité, la variété d’approche, etc.  La lecture d’une nouvelle s’approfondit de la lecture d’une autre. Elle peut aussi tendre à les confondre toutes : ma lecture des Romans et contes de Voltaire, faite dans un unique volume, en fut un bon exemple.

Un seul volume peut contenir l'œuvre intégrale d'un écrivain, notamment s'il est un poète mort jeune. J'achetai et lus ainsi en 1989, dans une édition médiocre que je ne retrouve pas sur l'internet (j'en ai retrouvé une de style proche pour illustrer le billet), les œuvres complètes de Rimbaud : Poésies, Une saison en enfer, Les Illuminations. Je ne suis pas sûre d'avoir lu toutes les poésies ; en revanche je lus les deux dernières œuvres d'affilée, parce qu'elles étaient présentées en un seul volume ! Je les lus ensemble pour terminer le livre que j'avais commencé comme on termine son assiette, comme si toute lecture ne pouvait être que narrative et continue. Je n'arrivais pas à me limiter à un poème et à considérer celui-ci comme un tout, nécessitant plusieurs lectures pour être approfondi. Je ne compris donc rien à l'ensemble, et si peu dans les détails. Le seul poème dont je me souvienne et qui m'ait marquée, je l'avais lu en classe de français probablement de troisième, soit un an plus tôt, si j'accepte l'idée que j'eus l'idée d'acheter les poèmes de Rimbaud après l'avoir un peu étudié à l'école : il s'agit des Effarés. J'ai dû vérifier le titre de ce poème, ma mémoire proposait Les affamés, Les agenouillés...  Nous n'en sommes pas loin. Des enfants, en effet affamés, couverts de haillons et de neige, se blottissent (agenouillés ?) contre la chaleur rouge d'un soupirail d'où ils observent un boulanger cuisant le pain. Cette image s'est profondément ancrée en moi et je l'ai souvent revue, quand je me suis mise moi-même à faire du pain vers l'an 2000 (j'avais acheté un beau livre de recettes de pains du monde entier) et quand, vivant à Moscou, je faisais un long détour par le froid pour aller à la boulangerie française qui avait ouvert et qui m'aida à supporter l'hiver. Gestes rituels de la cuisson du pain, sainteté du pain chaud nourrissant le corps et l'âme... Les Effarés sont pour moi, avec Une journée d'Ivan Denissovitch, le chant du pain.

Voilà mon Rimbaud ! Il est maigre et bien éloigné de l'imagerie traditionnelle du poète rebelle, maudit mais voyant, qu'un adolescent modèle doit vénérer comme le firent en leur temps, et c'est sans doute leur seul point commun, Paul Claudel et Patti Smith. L'adolescente que j'étais avait bien sa figure tutélaire de rebelle, mais il était chauve et barbu, orthodoxe et conservateur : on était loin du Rimbaud pour magazine et de son portrait de jeune éternel à la James Dean ou à la Che Guevara. L'identification du poète à ces icônes d'une jeunesse rebelle qui se consume en feu de paille me faisait suspecter beaucoup de conformisme dans l'affirmation d'un amour brûlant pour la poésie de Rimbaud, ce qui fit écran entre elle et moi : il est des louanges dont le caractère convenu et trop partagé vous éloigne d'une œuvre. Ou bien me vengeais-je ainsi de l'échec d'une lecture, en me moquant de ce que je considérais comme une pose ? Je lus avec joie l'article plein d'esprit que Paul Guth, dans son Histoire de la littérature française (livre trouvé à la maison, parcouru vers le début des années 2000), consacre à Rimbaud et où il se moque de sa volonté d'expériences pour être le voyant de la poésie française. Il aurait fallu, pour surmonter l'écran du mythe Rimbaud, une incitation forte. Ses poèmes les plus célèbres, que je relus plus tard, Le dormeur du val, Voyelles, Ma bohême, ne me parlaient pas. Même Le bateau ivre, dont j'apprécie davantage les sonorités, que mon père aime et dont il peut réciter de longs passages, me laisse sur le seuil. Je ne le comprends pas. La mélodie est pour moi une entrée dans la poésie : j'ai véritablement aimé des poèmes de Verlaine, de Baudelaire ou d'Aragon après les avoir entendu chantés ou chanté moi-même ; mais à ma connaissance Rimbaud a peu inspiré de compositeurs. Claudel, dont je crois n'avoir lu que quelques passages sur Rimbaud dans son Journal (lu en 2002), et Patti Smith (Just kids, lu en 2012) furent également impuissants à me communiquer leur amour pour sa poésie.

Ne trouverai-je jamais aucun passage vers cette œuvre ? Un essai lu en 2013 a éveillé mon intérêt pour Rimbaud : Marcher, une philosophie, de Frédéric Gros. Rimbaud était fugueur, il avait "la rage de fuir" écrit le philosophe (je reprends mon carnet de notes). Il était un grand marcheur,  toujours sur le départ, homme prenant sous le coup de la colère la décision vide de tout laisser derrière lui et de reprendre la route. Frédéric Gros relève que, symptomatiquement, les médecins notèrent sur la fiche de décès qu'il était de passage à Marseille. Ce court portrait, qui parvient à unir les deux vies de Rimbaud, celle du poète et celle du marchand d'armes, me toucha infiniment plus que tout ce que j'avais pu lire avant sur lui.  Peut-être ai-je enfin trouvé une entrée.