J'ai évoqué à propos de Jane Eyre mon goût pour le "roman de pensionnat", sans doute lié à la petite expérience que j'en eus en classe de seconde, quand je passais trois nuits par semaine au lycée. Etudiante, sans connaître à proprement parler la pension, j'ai logé cinq ans dans deux foyers de jeunes filles, où je retrouvais des provinciales ou des étrangères découvrant elles aussi Paris. Quand on arrive dans un nouveau monde, qu'il soit celui de la grande ville, de la capitale ou l'étranger, les rencontres marquantes, voire décisives pour le reste du temps qu'on aura à y vivre, se font très vite. Elles se font dans ce laps de disponibilité totale qui est le sien quand on a quitté les repères d'avant et qu'on n'a pas eu le temps d'en acquérir de nouveaux.  On est alors libre, au sens de vacant, et il est très facile pour l'inconnu de venir littéralement occuper la place. La pension, premier lieu de vie dans ce nouveau monde, est donc un lieu particulièrement propice à ce type de rencontres : c'est par excellence un lieu littéraire, que je retrouvai avec plaisir après la lecture du Cercle de famille d'André Maurois. Par la description de la pension Vauquer débute Le père Goriot, et comme s'y rencontrent deux personnages clés de la Comédie humaine, Rastignac et Vautrin, on peut en inférer que c'est à la pension Vauquer que prend forme cette Comédie. Elle fut en tout cas ma porte d'entrée enfin trouvée dans l'œuvre de Balzac. Les romans de lui que je préférai d'abord mettaient en effet en scène de jeunes ambitieux montés à Paris, hésitant entre deux voies : celle de l'abnégation, de la pauvreté assumée pour travailler à son art, s'adonner aux études et à la recherche ; et celle de l'ambition sociale, de la comédie parisienne du pouvoir, pour dominer cette ville et arriver dans le monde. Lucien de Rubempré dans Les Illusions perdues, Raphaël dans La peau de chagrin, lus l'un après l'autre en 1990, sont parmi mes personnages balzaciens préférés, ceux en qui s'animait une de mes contradictions fondamentales (ce que je reconnus plus tard).

Le père Goriot fut ainsi pour moi bien davantage le roman d'Eugène de Rastignac que celui du père Goriot. Rastignac est à la croisée des chemins. Il est encore ancré dans une vie simple en étant pensionnaire de la maison Vauquer, où il fait la connaissance du père Goriot ; il prend en pitié le vieil homme qui s'est ruiné pour satisfaire les caprices de ses deux filles arrivées et ingrates. Il abandonne cependant très vite ses études pour faire ses débuts dans le monde via les femmes. Malgré de premiers échecs et une expérience lui démontrant clairement la cruauté du monde parisien, Rastignac, comme les personnages sus-cités de Rubempré et de Raphaël, choisira la voie de la comédie sociale. Voie plus romanesque pour Balzac : un des rares personnages ayant fait l’autre choix de la pauvreté, Daniel d’Arthez, a moins d’envergure littéraire ; seuls en conservent ceux qui restent incompris ou qui dans la recherche se perdent jusqu’à la folie : je pense à Louis Lambert ou au héros de La recherche de l’absolu.

C’est sur les hauteurs du Père Lachaise, où il a enterré le père Goriot, que Rastignac reprend son élan pour conquérir Paris : « A nous deux ! » Cette exclamation martiale signe pour nous la mort du personnage : bien que nous le revoyions de nombreuses fois dans la Comédie humaine et assistions à son succès mondain, nous ne le verrons plus si je ne me trompe que de l’extérieur, sans plus avoir accès à ses pensées ni à ses sentiments. Qu’a perdu Rastignac en conquérant Paris ? Le relatif délaissement dans lequel le laisse Balzac semble indiquer qu’il a sacrifié sa part la plus noble pour ne conserver guère plus qu’une apparence sur la scène du pouvoir. C’est du moins ce que j’en pense aujourd’hui, avec l’impression d’ensemble que me laissent les romans lus de la Comédie humaine. Au moment de ma lecture, le cri de Rastignac me communiquait son envie de conquête. Lors de mon arrivée à Paris, celle avec qui je devais partager ma chambre pendant deux ans me fit visiter le foyer du Quartier latin où nous logions ; de la bibliothèque toute en bois située au cinquième étage de l’immeuble qu’il occupait, je vis émerveillée au-delà des arbres du jardin du Luxembourg la tour Eiffel éclairée. Mon rêve de vivre à Paris se réalisait et les mots de Rastignac me vinrent à l’esprit : je les prononçai pour leur donner force magique, et si à la seconde où je les prononçai je sentis le ridicule de la situation, je continuai d’y croire. Vingt-cinq ans plus tard, la force magique que je leur prêtai s’est depuis longtemps évanouie : je n’ai mené aucune carrière et je sais que mon goût du monde n’excède pas deux heures par semaine. Mais j’aime toujours autant aller sur les bords de la Seine, regarder ses ponts et la tour Eiffel.

Roman de Rastignac, écrivais-je à propos du Père Goriot : le personnage de Vautrin retint peu mon attention. Je ne me souviendrai pas l’avoir déjà croisé quand j’assistai à sa grande apparition à la fin des Illusions perdues. Il fallut que ce fût ma sœur qui me le dît : elle, avait gardé un grand souvenir de lui à la pension Vauquer.