Si je tentai de relire Les démons, c'est parce qu'il était fait grand cas de la nouvelle traduction de l'œuvre de Dostoïevski par André Markowicz que publiaient les éditions Actes Sud. Traduction, expliquait-on, beaucoup plus proche du texte original, très attentive à faire entendre le russe sans vouloir l'épurer au filtre d'une langue française classique à la syntaxe trop rigide. Eh bien, je trouvai ces Démons d'insupportables bavards. Et tout le roman – mais je m'arrêtai au tiers – me parut extrêmement verbeux.  Je gardais un si bon souvenir de ma première lecture faite en 1991 que cette répugnance nouvelle me consterna. Que se passait-il donc ?

Je crus d'abord que me déplaisait la traduction de Markowicz. La lecture de L'idiot, pourtant, me fit le même effet quelques années plus tard ; or il s'agissait d'une traduction ancienne. Markowicz n'avait fait qu'accentuer en français ce qui était présent dans l'original : une prose touffue, outrancière, qui ne recule pas devant les clichés ni devant les procédés sentant le feuilleton du XIXème siècle, bien plus que chez un Dumas. J'ai en mémoire une description dans L'idiot : une jeune fille qui d'émotion rougit, aussitôt pâlit, rougit de nouveau... Elle clignote ! Ces défauts étaient certainement passés inaperçus quand je lisais adolescente, et sinon, ils ne m'auraient pas gênée, mineurs au regard de la puissance et de la dimension spirituelle de l'œuvre. Ils agaçaient l'adulte. Mais ma lecture de L'idiot subissait sans doute l'influence d'un autre écrivain russe : Nabokov, dont j'avais lu des entretiens sur la littérature, jugeait Dostoïevski illisible. Ce jugement me rendit certainement plus attentive à son style, et plus sévère. Il est possible aussi que mon goût ait évolué et que j'aie moins bien supporté sur des centaines de pages les ratiocinations des personnages dostoïevskiens. Je ne subissais plus la fascination qu'avaient exercée sur moi un Ivan Karamazov, un Kirilov (celui qui veut affirmer sa liberté en se suicidant) ou un Stavroguine. L'attirance avait disparu ; il ne restait que la répugnance que m'inspiraient ces orgueilleux humiliés. Ils aspiraient au bien et à la liberté avec une passion si exaltée que l'aspiration en était viciée. Leur âme débattait avec elle-même sur son aspiration au bien et son désir de rechute dans le mal. Ils s'enorgueillissaient de s'humilier et étaient humiliés de le faire, toujours incapables d'accueillir la grâce qu'ils appelaient pourtant, illustrant à merveille l'aphorisme de Pascal, Qui veut faire l'ange fait la bête.

On m'objectera que je confonds dans le discrédit les personnages et l'œuvre. Pourtant le personnage central des Notes d'un souterrain, livre relu lui aussi à l'âge adulte à l'incitation de Nietzsche – le personnage étant l'incarnation de l'homme de ressentiment – gardait son pouvoir de fascination malgré sa logorrhée. Le format plus court et concentré de la nouvelle seyait davantage, ainsi que le ton de colère refroidie que je trouvai plus efficace. C'est le style mélodramatique de Dostoïevski que je ne supportais plus, son outrance. Car si on a qualifié les romans de Dostoïevski de théologie narrative, je qualifierais cette narration de mélodramatique. L'outrance permet certes des scènes d'anthologie, et la démesure des personnages, leur caractère absolu, émeut profondément ; elle prend même parfois un tour comique comme dans cette scène de L'idiot où l'héroïne, la belle humiliée ***, lors d'une soirée demande à chacun de ses invités d'avouer son action la plus honteuse. Succès d'animation garanti. Mais une partie de moi se raidit devant le mélodrame, une partie inquiète de voir l'autre s'émouvoir trop facilement, même par de très grosses ficelles.

Je rapprocherai l'œuvre de Dostoïevski de celle d'un réalisateur qui a d'ailleurs adapté une nouvelle de l'écrivain : Visconti. Je pense au film Rocco et ses frères, mélodrame qui met en scène dans l'Italie du Nord des personnages cousins de nos Russes, avec le trio du débauché, du pur et de la prostituée, et des thèmes proches : le sacrifice, la justice, l'amour comme promesse de salut. J'ai vu ce film plusieurs fois et ai constaté chez moi le même mouvement de déprise que vis-à-vis de Dostoïevski : les scènes où les personnages s'épanchent bruyamment, pleurent, crient, gémissent (la scène du repas de fête !) me paraissent de plus en plus sur-jouées et fausses. Elles m'émouvaient, elles me sont devenues pénibles. Et au mélodrame catholique incarné par Rocco, j'ai commencé à préférer la raison athée incarnée par Cinno, qui en appelle à la justice contre l'amour inhumain. Le traitement réservé à Nadia la prostituée – Rocco faillit à sa promesse de la sauver et la sacrifie à son frère devenu meurtrier – me révulse d'ailleurs de plus en plus.

Où me mène cette comparaison ? Au constat que plus je vieillis, plus je préfère les personnages qui réussissent à se calmer ? Que je ne veux plus voir dans le chrétien un acteur de mélodrame ? Que je suis mûre pour lire Montaigne !