A regarder le cahier des lectures, je constate que cette année 1996, je lus aussi et d'abord La mort à Venise et La montagne magique. Ce soudain intérêt pour l'écrivain, bien que jusqu'alors j'eusse très peu lu de littérature germanique, coïncida avec un événement qui eut un retentissement sur la vie familiale. Ma sœur aînée, qui suivait des études d'art lyrique, fut engagée à partir de 1995 dans le chœur du festival de Bayreuth. Le trio favori de mes parents, Mozart, Puccini, Verdi, fut mis en retrait pendant un temps et Wagner, que jusqu'alors nous n'écoutions pas, régna. L'été 1995, ils allèrent à Bayreuth grâce aux places que tout travailleur du festival se voit octroyer pour la semaine des générales. L'été suivant, je les accompagnai et fit ainsi un premier voyage en Allemagne. C'est donc par ma sœur aînée que je m’éveillai à la culture allemande, et c'est dans sa chambre que je trouvai La montagne magique, qu'elle avait beaucoup aimé et dont elle avait regardé une adaptation à la télévision. Il me semble qu'elle avait aussi Tonio Kröger qui me fit une forte impression, et où je retrouvai la figure de Wagner, puis j'achetai Les Buddenbrook, peut-être conseillée par ma sœur. 

Les Buddenbrook ou le déclin sur plusieurs générations d'une riche famille de marchands de Lübeck du XIXème siècle. Déclin que Thomas Mann rend perceptible dans sa lente progression invisible à la plupart des membres de la famille. Le déclin ne se voit peut-être pas mieux que dans le personnage de Tony, auquel je fus très sensible. Tony est au début du roman la jeune fille gaie, spontanée, à qui la vie promet beaucoup et notamment un beau mariage. Elle en fera deux, avec des prétendants choisis par la raison familiale et financière ; mariages malheureux, y compris financièrement !, à l’issu desquels elle rentre à la maison. Il semble qu’elle ait peu appris de la vie car la double divorcée ressemble, plus qu’à une femme mûrie par l’expérience, à une jeune fille défraîchie qui ne reprend quelque vigueur que pour défendre une réforme de l’université. Etrange ? Dit ainsi, oui, mais pour le lecteur, cette « réforme de l’université » est un leitmotiv tout wagnérien qui renvoie au début du roman : elle était défendue par un étudiant dont Tony fut amoureuse un été et qui représenta une possibilité de bonheur. Par cette défense fougueuse de la réforme de l’université, qui revient plusieurs fois, le souvenir de cet amour affleure tout au long du roman, tout au long de sa vie. J’admirai cette manière subtile de Mann, son effet comique et pathétique, déchirant même car elle montre la défaite d’un personnage, défaite d’autant plus totale qu’elle n’est pas consciente. Tony ne semble pas comprendre le sens de cette émotion qui la soulève à l’évocation de l’université, elle n’en tire aucune conséquence…Par le mécanisme de ce retour, Mann nous fait aussi ressentir le temps qui passe et le déclin de la famille : la réforme de l’université, sujet politique brûlant ce lointain été, cinquante ans plus tard est caduque. Vouloir « clouer le temps au passé », pour reprendre une merveilleuse métaphore de Chateaubriand, est un signe tangible de déclin ! Ces thèmes me touchent particulièrement et dans mon esprit, Les Buddenbrook se relie à A la recherche du temps perdu, que je lus ces mêmes années (je lus La Prisonnière peu de temps après Les Buddenbrook) et aux Mémoires d’outre-tombe, lus un peu plus tard, en 2004.

Le journal que je tenais à l’époque montre qu’un autre point m’avait intéressée à la lecture des Buddenbrook : les rapprochements que je pouvais faire entre la famille des Buddenbrook et la mienne, toutes ascendances confondues mais principalement la paternelle. Certes, ma famille paternelle n’était pas la riche famille, quasi patricienne, de Lübeck ; c’était néanmoins une famille aisée qui, à la fin du XIXème siècle, avait prospéré dans le commerce de la boucherie. C’était une famille où l’on reprenait l’entreprise en héritage  même si, comme Thomas Buddenbrook, l’on n’en avait aucun désir personnel ; où une génération dut se résoudre à accompagner la fin d’une affaire familiale parce que le monde économique avait changé ; où l’accession aux études longues, à une plus grande culture, suscitait des vocations artistiques : elles ne se réalisaient pas conformément aux rêves qui les avaient fait naître, mais elles n’échouaient pas lamentablement comme pour Christian Buddenbrook…

Le véritable artiste de la famille, Hanno Buddenbrook, dernier descendant, est maladif – avec lui, la famille s’éteint. L’identification avec une figure d’artiste, en l’occurrence d’écrivain, fut plus vive avec Tonio Kröger et le Journal d’Anaïs Nin lus en 1995. Néanmoins, la comparaison de ma famille avec celle des Buddenbrook correspondit à une époque de ma vie, les études, où je m’interrogeais sur mon avenir et sur les exemples familiaux. Les Buddenbrook me tendait un miroir qui me convenait. Je voulais écrire, mais serais-je digne de la littérature ? Etais-je une Hanno en puissance, ou une dilettante de plus, un Christian ? Christian, l’horrible repoussoir… qui contrefait l’artiste sans rien produire. Je notai dans mon journal cette phrase de Thomas à son frère : « Tu ne comprends pas, malheureux, que toutes ces misères sont la suite et le produit de tes vices, de ton oisiveté, de ta manie de t'observer toi-même ? Travaille! Cesse de soigner et de cultiver tes états d'âme, et d'en parler… » C'était des mots que mon père prononçait. A l'époque, j'avais tendance, comme Christian, à mélanger l'art, l'oisiveté et l'observation de soi, et à les opposer au monde du travail, sans réussir à faire un choix entre les deux. Le travail pouvait être une fuite devant sa responsabilité ! Je n'avais encore que vaguement conscience que l'art était aussi une question de travail.

Thomas Buddenbrook, c’est la seule personne consciente du déclin de la famille, celle qui réfléchit. Il lit Le monde comme volonté et comme représentation de Schopenhauer. Hanno en applique la philosophie : il renonce au vouloir-vivre, la famille n'est pas perpétuée. En 1995, en 1996, Mann que je découvrais, Wagner que je découvrais, puis Nietzsche que je commencerais à lire, tous m’indiquaient Schopenhauer. Certaines lectures vous font entrer dans une famille spirituelle.