C'était aussi l'idée de me préparer au cours de philosophie de terminale que j'avais hâte d'aborder mais qui m'intimidait ; le coefficient très important de l'épreuve de philosophie au baccalauréat et le caractère aléatoire des corrections avaient d'ailleurs eu leur part dans ma décision de le passer en section scientifique et non en littéraire. Après avoir emprunté à ma sœur son manuel de cours de philosophie et mesuré à quel point la lecture d'une des œuvres dont il était question serait compliquée, mon choix se porta sur des auteurs qui ne figuraient pas sur la liste officielle des philosophes, et éloignés dans le temps, d'une part parce qu'ils étaient plus proches de l'origine de la philosophie et qu'il me semblait bien de commencer par le début, d'autre part parce qu'ils utilisaient une langue claire, non jargonnante. J'achetai donc Le Prince de Machiavel (il me tentait de comprendre exactement la notion de machiavélisme, tant entendue à propos du président Mitterrand) et Pensées pour moi-même de Marc-Aurèle (choisi peut-être en raison de la proximité du titre avec celui de Pascal). Si je lus d'abord Le Prince, je ne trouve pas sur ma liste la mention des Pensées pour moi-même : je dus les commencer mais ne pas les terminer. En revanche, je découvris avec plaisir le petit ouvrage qui complétait le volume, le Manuel d'Epictète, esclave et philosophe stoïcien. Après l'homme machiavélique, l'homme stoïque : je remontais à la source d'où naissent des adjectifs que l'on emploie couramment, galets polis par un long usage négligeant. Je rencontrai Epictète, l'homme impassible qui endure la souffrance, qui accepte la vie telle qu'elle est sans rien demander. Ne pas vouloir ce qui ne dépend pas de soi : ce conseil est resté gravé dans ma mémoire et j'en ai vérifié depuis la pertinence.

Je me souviens avoir été marquée par un passage qui disait, je résume grossièrement : si tu penses que ce que tu fais est bien, alors fais-le ouvertement. Mais si tu en as honte et que tu veuilles te cacher, alors pourquoi le fais-tu ? Je sentis que la question m'était posée personnellement. Je la notai et gardai la feuille de papier quelque temps dans ma poche ; je la relisais régulièrement pour me donner du courage. Voilà l'usage que je faisais de cette œuvre philosophique ; je ne la prenais pas comme une invitation à penser, mais comme une vérité au sens où elle extrayait mon expérience des brumes du présent et, l'ayant mise à distance, l'éclairait à mon regard qui était obligé de la reconnaître. Je me répétais la sentence du sage dans l'espoir de l'incorporer et de changer mon comportement, comme on croit rester jeune et en bonne santé en mangeant les asperges du printemps gorgées de vitamines. Un jour que je sentais ma résolution faillir, je la tirai de ma poche et scrutai les mots, fidèle serrant un rosaire dans un moment de doute. Je constatai l'impuissance des mots à me sauver. Epictète avait raison, et alors ? Rien ne changea. Dépitée de constater qu'amour de la sagesse n'est pas sagesse, je jetai la feuille de papier.

Je garde malgré tout un bon souvenir de la lecture du Manuel, ce qui me poussa quelques années plus tard à lire du Sénèque.