Le cahier où je notais mes lectures est formel : le premier Dostoïevski fut Crime et châtiment, lu en 1989 à l'âge de 16 ans, puis Le joueur, en 1990 ; quelques mois à peine séparent la lecture des Frères Karamazov de celle des Possédés en 1991. Et ce n'est qu'en 1992 que je lus Souvenirs de la maison des morts. Des romans cités ci-dessus – et en mettant à part les Souvenirs... –, mon préféré et celui qui me laissa le plus de souvenirs est Les frères Karamazov. Je le pris dans la collection familiale du Club des libraires de France, relié cuir et papier bible, traduit par Boris de Schlœzer.

Je fus d'abord un peu perdue par les multiples manières d'appeler les personnages, puisqu'à la manière formelle du nom et du patronyme accolés, par exemple Ivan Sergueïevitch, s'ajoutaient plusieurs diminutifs comme Ivanka, Vania, Vaniouchka, etc. Alors que l'action se déroulait dans une petite ville de province, il émanait de cette profusion de noms une impression de multitude ; il me fallut un peu de temps pour comprendre que quatre noms pouvaient désigner un même personnage. Cette difficulté ne m'empêcha pas d'être prise par l'histoire des frères et du parricide, écrite avec une intensité jamais lue auparavant. L'échange de quatre vérités que prenait toute conversation entre les personnages, à l'opposé des conversations ordinaires de la vie si soucieuses de conventions, d'attention à l'autre pour ne pas le blesser ni même le vexer, exerçait sur moi une forte attirance. J'atteignis un sommet d'exaltation à la lecture de l'écrit d'Ivan Karamazov, sa fameuse Légende du grand Inquisiteur, exaltation telle que je recopiai le passage à la main. C'est une chose que je fis plusieurs fois à l'adolescence, ainsi pour des poèmes en prose de Soljénitsyne, une longue citation du Manuel d'Epictète, ou encore le rêve de Drogo dans Le désert des Tartares de Buzzati. Était-ce une façon de me dire que j'aurais aimé écrire ces textes-là, au moins les gardais-je ainsi à portée de main, prêts à être lus et relus (mais pas analysés, mais pas forcément compris). La Légende fut de ceux-là : le monologue de l'Inquisiteur face au Christ me parut génial. L'Inquisiteur retient au secret le Christ revenu sur terre, afin de préserver le bonheur du peuple et d'écarter de lui la responsabilité du choix entre le bien et le mal qu'apporte le Christ. Le bonheur dans l'ignorance et donc l'esclavage contre la tragédie de la liberté et de la culpabilité – mon éducation catholique m'avait conditionnée à croire au libre arbitre, mais les arguments de l'Inquisiteur m'inquiétaient : étions-nous à la hauteur de ce que le Dieu fait homme nous demandait ? Et pourtant, le Christ était là : sa présence était, je crois, sa seule réponse, et elle nous obligeait. C'est ce qui me reste aujourd'hui de la Légende, là où elle puisait sa force spirituelle :  face à la Présence, tout argument rationnel s'évanouit.

(On pourra comparer ce souvenir de lecture avec le résumé qui se trouve sur Wikipédia. On y parle d'un dialogue : dans mon esprit, le Christ ne parlait quasiment pas... Je me souviens maintenant avoir lu, dans quelque article sur Dostoïevski, à quel point la Légende portait la marque de son anti-catholicisme et de la critique, récurrente, de l'Eglise, institution autoritaire masquant la folie du Christ. Cela était totalement passé inaperçu à mes yeux d'adolescente.)

Je ne me souviens plus de ce qu'Ivan Karamazov entendait par sa légende, ni si à l'époque je l'avais compris. Me captivait la fièvre d'Ivan quand il soumettait à son frère sa Légende. Ivan, lui, ne renonçait pas aux idées. Je me souviens que, pour aimer le personnage d'Aliocha, le plus pur parmi les frères, l'orthodoxe, je n'en étais pas moins fascinée – et en cela imitant Aliocha – par la figure d'Ivan, l'intellectuel nihiliste, le fauteur du crime : par ses idées il poussait le demi-frère, Smerdiakov, à tuer leur père. Chez Ivan, la parole abstraite s'enroulait sur sa logique avec le feu de la maniaquerie, jusqu'à l'embrasement final dans la réalité. Qu'un homme puisse s'impliquer dans un discours soi-disant abstrait, le charger d'une force d'action destructrice, j'en dois la conscience claire à Dostoïevski. Pourtant, ayant lu L'archipel du Goulag, je ne pouvais pas ne pas le savoir ; mais Soljénitsyne n'avait pas porté toute son attention et son énergie sur ce point comme l'avait fait son aîné.

Il y eut un lien plus trouble entre ces deux lectures. Il ne manque pas, dans L'archipel, d'héritiers de ces Frères Karamazov : des idéalistes – des grands, des dangereux – certains athées, d'autres orthodoxes, tous croyants, tous consumés dans l'incendie révolutionnaire. Quand je lus les romans des Frères Karamazov et des Possédés, j'eus la curieuse sensation de lire les fictions qui avaient engendré dans la réalité ce peuple de personnages qui ne vivaient que pour se poser la question de Dieu et de la Révolution, du bien et du mal, et y répondre par le sang. J'écris ceci en ayant également en tête ma lecture en 2007 des Souvenirs d'un terroriste de Boris Savinkov dont je fis la connaissance dans L'archipel. Dans la vie Savinkov fut un démon dostoïevskien, qui se décrit comme tel dans les Souvenirs, lisant Dostoïevski entre deux préparations d'attentat. Ce ne serait pas la première fois que je constaterais à quel point la réalité et la fiction pouvaient se mêler en Russie. Attirée dans le pays par sa littérature, je trouverais les Russes à la hauteur des personnages enfantés. Heureusement ils ne sont pas tous nés de Dostoïevski.