Comme un premier voyage à Venise est précédé par un vague savoir et de nombreuses images, et est d'abord consacré à reconnaître tout ce dont on a déjà vu l'effigie comme si l'on n'était pas certain d'être à Venise avant d'avoir marché sur la place Saint-Marc ou traversé le Grand Canal sur le pont du Rialto, vérifiant ainsi son existence, celle de Venise et la sienne (je suis entré dans l'image donc je suis !), je reconnus, avec joie, le Cogito qui se dressait devant mes yeux. Je m'arrêtai quelques secondes, admirative : c'était bien lui ! c'était donc vrai ! Tous les mots y étaient : "Je pense donc je suis." Une vibration particulière émanait d'eux, surlignés d'épaisses couches fluorescentes de citations, de commentaires qui en avaient été faits et qui les désignaient avec tant d'insistance à mon attention qu'elle se fixait sur eux sans plus rien voir. Au lieu d'ouvrir un sens, cette phrase ostentatoire (mais ce n'était pas la faute à Descartes) se disloquait en une petite série de mots fermés sur eux-mêmes, réduits à une pure forme imprimée qui m'hypnotisait.

Je poursuivis ma lecture et constatai que ma sœur avait raison, je comprenais phrase après phrase ce que je lisais, la lecture en était aisée. Trop. Je lus Discours de la méthode aussi allègrement qu'un récit, sans y réfléchir. Qu'en ai-je alors saisi ? Il est difficile de répondre à cette question car, ainsi que tous les grands auteurs d'une culture, Descartes se rencontre ailleurs que dans Descartes. Et ce que je peux savoir de Discours de la méthode, et plus largement de la pensée de Descartes, tient plus aux résumés, aux commentaires, entendus à des émissions de radio, lus dans diverses œuvres, qu'à ma propre fréquentation réduite à cette unique lecture.

Je vais essayer de restituer brièvement ce que j'ai retenu de lui et demande indulgence aux connaisseurs de son œuvre qui tomberaient sur ce billet, le but ici étant de plonger dans un savoir personnel sans aide extérieure, quitte à découvrir qu'il est approximatif et se limite à quelques lieux communs. Car il me faut assumer la pauvreté de ma pêche...  L'œuvre de Descartes évoque donc pour moi : une pensée fondatrice du sujet moderne pour qui le monde est un objet, dont il est séparé mais qu'il peut connaître par la pensée. Mathématicien, Descartes propose une méthode scientifique, basée sur le doute a priori, pour bien penser ; le postulat sur lequel repose sa méthode est le fameux Cogito, seule certitude que nous ayons : je ne peux douter du fait que je pense ; ce point de départ résumant bien sa méthode, à savoir décomposer un problème complexe pour retrouver ses parties élémentaires, plus faciles à prouver et à partir desquelles édifier logiquement son raisonnement. Enfin, pour Descartes, il y a séparation entre l'âme et le corps, et l'animal n'a pas d'âme : il est une machine. Comme on le constate, ce sont des lieux communs, guère fouillés - une familiarité sans érudition ni approfondissement, quelques gouttes de connaissance sur le corps après un bain rapide.

Mais puisque la présence de Descartes excède les limites de son œuvre et se retrouve ailleurs, j'aimerais ajouter quelques autres auteurs que m'évoque Descartes. Je le retrouve dans un titre de Jean-François Revel, Descartes inutile et incertain, qui est d'ailleurs la reprise d'un jugement de Pascal (sans que je sache pourquoi Pascal le pensait inutile et incertain) ; dans un essai clé du philosophe canadien Charles Taylor, Les sources du moi, lu bien plus tard avec beaucoup d'intérêt, que je serais en peine de résumer, mais dont je me souviens qu'il consacrait toute une partie à Descartes comme le grand fondateur de l'identité moderne (d'où ma première pêche ci-dessus). Si, un jour, j'avais besoin d'une synthèse intéressante, claire et me semble-t-il pertinente, je saurais la trouver là. Enfin, Descartes m'évoque L'éclipse de Dieu de Martin Buber.

Ce dernier livre, lu en 2001, me passionna et jusqu'à aujourd'hui oriente le jugement que je porte avec impudence sur Descartes, jugement négatif, en consonance d'ailleurs avec la plupart des commentateurs entendus, car il se trouve finalement peu de cartésiens ; ce jugement n'est pas le fruit d'une réflexion personnelle. Il doit surtout à Buber, en ce sens que c'est chez lui que la critique de Descartes m'a paru la plus convaincante ou plutôt, pour être honnête, m'a le plus parlé. Il lui reproche d'avoir opéré la coupure fondatrice entre l'homme et le monde, faisant de l'homme le seul sujet existant face à une réalité réifiée, c'est-à-dire réduite à l'état de chose, d'objet manipulable. La réalité comprenant également autrui... Si bien que le sujet se retrouve isolé, soi-disant auto-suffisant, mais en fait enfermé dans sa conscience, sourd à tout appel, et inapte à la rencontre. "Appel", "rencontre", "destinée" aussi, les mots qu'emploie Buber, philosophe et religieux, sont ceux qui me font vibrer. Il n'en fallait pas davantage pour bouter Descartes hors de ma vie.

La tentative de lire de la philosophie s'acheva temporairement avec le Discours de la méthode, et ce n'est que quatre ans plus tard, en 1995, que j'y revins, à un niveau beaucoup plus modeste, avec le Petit traité des grandes vertus d'André Comte-Sponville.