Proust fait partie de ces écrivains dont l'œuvre intimide, par son ampleur, sa difficulté, sa place centrale dans l'histoire littéraire. Ma sœur le lisait. Je me rappelle un déjeuner familial pendant lequel elle partagea ses impressions de lecture avec notre cousin également conquis. C'était en 1989, j'avais seize ans, je lui empruntai le premier volume, Du côté de chez Swann, qu'elle possédait dans la collection Folio. J'aimai bien la partie qui s'intitule Un amour de Swann mais lus l'ensemble avec beaucoup d'effort et pas mal d'ennui.

Quatre ans plus tard, une nouvelle fois encouragée par ma sœur, je repris ma lecture et lui empruntai, toujours dans la collection Folio, A l'ombre des jeunes filles en fleurs. Je l'aimai suffisamment pour acheter Le côté de Guermantes I, dans la collection Garnier-Flammarion, et enchaîner la lecture. Puis je m'arrêtai encore : le caractère plus descriptif de ce volume avait découragé mon ardeur de lectrice, réveillée par le précédent où l'action m'avait intéressée. Et ce n'est qu'en 1996, soit trois ans après, que je lus, plus rapprochés dans le temps, les quatre volumes suivants dans la collection Garnier-Flammarion, Le côté de Guermantes II, Sodome et Gomorrhe I et II, et La prisonnière, tout en n'en lisant jamais plus de deux à la suite. Chaque fois que j'aimais moins une partie, ma lecture de l'œuvre s'arrêtait : ce fut le cas pour Le côté de Guermantes I, Sodome et Gomorrhe I, La prisonnière, alors que mon intérêt avait été relancé par A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Le côté de Guermantes II, Sodome et Gomorrhe II... Arrivée à La prisonnière, assez loin dans l'œuvre donc, je trouvai les ressources nécessaires pour continuer, et je terminai l'année suivante avec La fugitive (Albertine disparue) et Le temps retrouvé. Le besoin ressenti de faire des pauses dans la lecture de l'œuvre était peut-être dû à sa longue durée, conséquence non seulement du nombre important de pages, plusieurs milliers, mais aussi de la densité de l'écriture qui imposait un rythme lent de lecture. Une solution aurait consisté en des lectures parallèles plus légères, qui m'auraient permis d'entrecouper la première sans l'interrompre pendant de longues périodes. Mais il est rare que je lise deux livres simultanément. Ce besoin d'interruption s'expliquait-il par un manque de temps, étais-je taraudée par des nouveautés urgentes à découvrir qui me faisaient délaisser l'ancêtre ? Les trois derniers volumes furent lus alors que j'étais étudiante en journalisme et que le rythme de mes journées était plus pressé qu'à l'université : je trouvai le temps de lire Proust, plus que jamais je voulus prendre le temps de lire Proust. L'obligation de feuilleter la presse quotidienne et de me plonger dans "l'actu chaude" chère aux journalistes me rendait plus désirable encore sa présence.

Cette lecture par bonds, étalée sur neuf ans et différenciant nettement les parties, se reflète dans ma bibliothèque : la Recherche se présente en neuf livres issus de deux collections différentes. Si j'avais eu une seule édition, avec un nombre restreint de volumes, voire un seul comme le propose la collection Quarto qui illustre le billet, ma lecture eût peut-être été plus filée, plus rapide, et plus unifiée. La façon dont se présente une œuvre influence notre lecture. Nous avons tendance à confondre, dans le vocabulaire, "œuvre" et "livre" car la plupart du temps, une œuvre est publiée dans un livre. L'œuvre présentée comme un tout intitulé A la recherche du temps perdu dans un seul livre demande une lecture d'un seul tenant, le livre affirmant d'entrée que tant que nous n'aurons pas tourné la dernière page, nous ne pourrons nous faire une idée réelle de l'œuvre. Quand l'œuvre se présente sous forme de plusieurs livres et que, de plus, chacun porte un titre particulier, connu, chaque composante gagne en autonomie, en cohérence propre, et le lecteur réticent à s'immerger pour une longue durée dans une œuvre en profitera pour respirer ailleurs entre deux. Cependant, cherchant à me souvenir d'autres œuvres éditées en plusieurs volumes et du rythme de ma lecture, je constate que, dès qu'une œuvre a un titre unifiant, je la lis d'une traite, quel que soit le nombre de volumes : ainsi L'archipel du Goulag, trois grands tomes aux éditions du Seuil, un titre, lus d'affilée ; les Mémoires d'Outre-Tombe en 2004, deux tomes dans la Pléiade, lus d'affilée ; Les rois maudits en 1994, sept tomes mais assez minces dans Le livre de Poche, un titre général plus connu que les titres des romans qui la composent, lus d'affilée ; Les Thibault en 2014, trois tomes en Folio mais un seul titre encore, lus d'affilée. Nuançons : ma seconde lecture de La Roue rouge de Soljénitsyne en 2002, six tomes (les deux derniers n'étant pas encore traduits), environ 4000 pages!, furent lus presque d'affilée, une ou deux autres lectures s'intercalant régulièrement entre deux tomes. En revanche, la trilogie des Trois mousquetaires, bien que lue dans un ouvrage unique, présente trois romans bien distincts, ayant une existence propre : ils furent lus à des années d'intervalle - et il ne s'agissait certes pas de difficulté de lecture.

Je me souviens qu'en achevant Le temps retrouvé, j'eus envie de reprendre tout depuis le début. Les allusions à des épisodes de Du côté de chez Swann sont constantes dans toute l'œuvre or ma lecture était ancienne et médiocre : je désirai relire cette partie matricielle, consciente après coup de la grande unité de toute la Recherche. Je ne le fis pas, cependant, et me contentai de prolonger ma lecture en achetant et parcourant avec délices Le grand livre de Proust, livre d'agrément dirigé par Charles Dantzig où, à côté de quelques textes érudits sur certains aspects de l'œuvre, on trouvait le dessin de la robe de la duchesse de Guermantes le soir du bal ou la partition de l'extrait de la sonate de Vinteuil que le narrateur aime tant (cette partition m'est restée lettre morte, n'ayant pas eu l'occasion de demander à ma mère de la jouer au piano). Je lus ensuite, toujours en 1997, Sur Proust de Jean-François Revel qui insistait sur le génie réaliste de l'écrivain, mais c'est Du sens de Renaud Camus, lu en 2002, avec de nombreuses pages sur la question du sens chez Proust, qui me décida à relire Du côté de chez Swann. Je le fis en 2004 : il figurait parmi les quelques livres que j'avais emportés en Russie. Enfin, suite à ma lecture des Figures du critique Gérard Genette, dont une grande partie est consacrée à l'expression du temps dans son œuvre, je relus en 2008 et cette fois d'un trait, A l'ombre des jeunes filles en fleurs, Le côté de Guermantes et Sodome et Gomorrhe. Cela me paraissait beaucoup plus facile, la Recherche étant de ces œuvres complexes dont plus on comprend la composition, les entrelacs, plus on les aime. Je n'éprouvai pas le désir cependant de relire ce qu'on appelle "le cycle d'Albertine" et ses deux romans, La prisonnière et La fugitive, qui ne me laissaient pas un bon souvenir, ce qui fit bêtement obstacle à ce que je relise celui qui se tenait derrière eux, Le temps retrouvé.

L'œuvre de Proust est ainsi présente par intermittences dans ma vie depuis des années et il y a de fortes chances que je m'y replonge.