Les souvenirs remontent par vagues, indépendamment de notre volonté. Quand nous les appelons, par exemple pour écrire un billet du Maillage des lectures, tous ne répondent pas présents, et c’est parfois plusieurs mois après avoir publié le billet en question qu’ils se présentent tout à coup à notre esprit, alors que nous vaquions ou pensions à toute autre chose. C’est ainsi qu’au printemps dernier, plus de six mois après avoir écrit sur ma lecture de L’air et les songes de Gaston Bachelard, je me suis souvenue de ce que le philosophe disait sur le plaisir éprouvé à marcher contre le vent : je marchais sur une plage bretonne, et l’effort que je devais fournir pour contrer les rafales de la brise marine me mettait comme toujours en joie. C’est que tu aimes le travail inutile, l’effort superflu, le courage qui brave une adversité de rien, jugea une voix intérieure qui citait approximativement Bachelard. La sévérité du jugement, et sa justesse, furent peut-être la cause de l’absence de ce souvenir-là au moment de l’écriture du billet ; mais que je me retrouve dans la situation décrite par Bachelard, il revient harceler ma conscience. De même, au moment d’écrire sur mes lectures de Fantômette, je ne me rappelai pas que mon premier essai d’autobiographie, vite épuisé vu l’âge que j’avais, le fut par imitation du personnage de Ficelle qui, dans un des livres de la série, décide d’écrire ses souvenirs. C'est bien plus tard qu'un jour de rangement je tombai sur le carnet où j’avais commencé cet essai et m'en rappelai les circonstances.

Récemment, lors d’une activité routinière, je pensai à l’un de mes neveux au tempérament de comédien. Alors qu’il avait trois ans, il avait surgi au milieu du salon et d’une réunion de famille pour soudainement montrer ses fesses. Aux exclamations amusées de la famille il laissait éclater sa joie, tout rouge et hilare : il avait réussi à transformer la famille en public. Le risque pris d’être réprimandé avait été payant. Puis je pensai à une autre personne qui avait tenu – d’autre façon – un public en alerte de nombreuses années mais celui-ci, lassé par un rôle qui ne tenait pas ses promesses, avait fini par se défaire. Son incapacité à abandonner ce rôle, la solitude et l’incompréhension qui en résultaient, me bouleversèrent. Et je compris toute la détresse du fantôme de Canterville !

Je me dis peu après que le fait d’avoir vu à la télévision, une quinzaine de jours plus tôt, une émission sur l’Ecosse et son commerce touristique des fantômes avait aidé à cet étrange rapprochement en faisant surgir une lointaine lecture de la nouvelle d’Oscar Wilde. Le château de Canterville, en cette fin du XIXème siècle, a de nouveaux habitants, une famille américaine. Le fantôme du château souhaite naturellement les accueillir et leur joue un de ses fameux tours qui terrifièrent les châtelains pendant des siècles et entretinrent leur sens du sacré. Las, la famille américaine, parangon de l’esprit moderne, refuse d’entrer dans le jeu et d’avoir peur : elle ne se laisse pas transformer en public. Le fantôme renouvelle ses efforts et, nuit après nuit, revêt ses plus effrayants atours, rejoue ses rôles les plus poignants, ressort ses panoplies les plus spectaculaires. En vain. On se moque de lui, on lui tend des pièges, on utilise des produits anti-fantômes ; signe de la barbarie congénitale de la famille, même les enfants sont insensibles au jeu de l'acteur. Le fantôme, sans public, incompris, en devient dépressif ; il perd sa raison d’être, n'est plus que le fantôme de lui-même. La nouvelle est pleine d’esprit, très amusante. Sans l'illusion théâtrale, sans l'art, plus de communion possible entre l'acteur et le public, entre les hommes, constate Oscar Wilde ; plus de reconnaissance des forces qui nous dépassent, plus de réponse commune à celles-ci. L’illusion détruite, la réalité est réduite à ce que nous pouvons voir : elle tombe dans la platitude et l'insignifiance. Pour l'écrivain, le mode de vie américain qu’il caricature si plaisamment dans la nouvelle excellait à cette reductio ad mediocritatem ; c’est nous maintenant qu’il prend sur le fait, aussi enclins à tout considérer comme un problème auquel la société peut apporter une solution qu’il suffira d’acheter (le fantôme comme parasite à détruire, aller au rayon des insecticides).

J’ai lu plusieurs œuvres d’Oscar Wilde, et pour commencer Le portrait de Dorian Gray en 1987. Désireuse d’écrire un billet sur ce roman que j’avais aimé, je fus désolée de constater qu’il m’en restait finalement très peu de choses. Le fantôme de Canterville, œuvre plus mineure, me marqua bien davantage, même s’il fallut que je fasse l’analogie avec une personne de la vie réelle pour que le fantôme recueille mon empathie. Et il est possible que ce dernier m’aida en échange à comprendre un aspect de cette personne, qui m’avait échappé jusqu’alors.