Quelques mois plus tard, mais dans la mémoire les moments se télescopent, je lus L'air et les songes, puis peu de temps après L'eau et les rêves et enfin La psychanalyse du feu (les trois la même année). J'attendis cinq ans pour lire un des deux ouvrages consacrés aux rêveries de la terre,  Les rêveries du repos, en 2002.

Voici une phrase que je pris en note lors de la lecture : "L'être méditant est d'abord l'homme rêvant. Le monde est beau avant d'être vrai." Pour Bachelard, l'homme rêve la matière dans les quatre éléments qui la constituent ; c'est dans les poèmes qu'il retrouve les images authentiques que ces rêveries diurnes, car nous ne parlons pas ici des rêves du sommeil, font naître. Ce faisant, il propose une grille de lecture originale des poèmes, détectant les images poétiques, issues de l'imagination matérielle, et la fausse poésie qu'il nomme imagination formelle, soit l'image formée par l'intellect. Je me souviens très bien de l'exemple probant que Bachelard donnait pour distinguer les deux formes d'imagination. Un des songes de l'air est le vol. Pour que l'homme vole, une imagination formelle lui collera des ailes, à la façon des oiseaux ou des avions ; ou pire, il lui fera battre des bras comme si c'était des ailes...  Il s'agit clairement ici d'une construction intellectuelle, basée sur l'analogie avec une réalité. L'image ne nous transporte pas, n'ouvre aucun passage vers un ailleurs : elle reste lettre morte. Bachelard lui opposait une célèbre image de vol que nous devons à Verlaine (je pensais à Rimbaud, mais c'est Verlaine qui désignait ainsi Rimbaud) : "l'homme aux semelles de vent", et commentait à peu près ainsi : la rêverie du vol est avant tout une rêverie d'envol, de légèreté  l'homme quitte le sol par une légère impulsion du pied et non en battant des bras. La justesse poétique de l'image des semelles de vent est reconnaissable à ce qu'elle touche l'imagination du lecteur qui ressent immédiatement l'impulsion et la légèreté de l'envol. Elle ouvre à une autre rêverie. 

En écrivant cela, je pense à la réflexion que je lus plus tard dans le livre de Gilbert Durand, Les structures anthropologiques de l'imaginaire (lu vers 2010, non terminé) qui doit à la fois beaucoup à Bachelard, qui fut son maître, mais qui critiquait sa théorie de l'imagination des quatre éléments en ce qu'elle semblait privilégier des images statiques, alors qu'en réalité l'imagination était dynamique. On le constate ici, l'homme rêve plus d'envol que de la capacité de voler.

L'imaginaire d'un élément de la matière n'est pas univoque et donne naissance selon les poètes à différentes rêveries qui sont autant de variations. Bachelard étudiait plus particulièrement l'imagination aérienne de Nietzsche, qui formait des images de hauteur, de silence, de froid, de solitude ; et celle du poète anglais Shelley, qui m'était fort proche, où se formaient des images de douceur, de musique, de lumière. J'ajouterais le jeu : c'est un des éléments que j'avais aimé dans Regain qui décrit si bien les facéties du vent. La théorie de Bachelard nous donnerait-elle la raison de la sensibilité particulière que nous avons pour tel écrivain, telle œuvre ? Nous avons avec ceux que nous préférons des rêves communs.  Et pourtant, depuis lors, je n'ai pas lu les poèmes si prometteurs de Shelley. 

L'ordre dans lequel je lus les ouvrages de Bachelard montre bien quels éléments de la matière entraînent mon imagination. Des deux consacrés à la terre, je n'en lus qu'un, cinq ans plus tard, et il a laissé peu de souvenirs : c'est pourtant ces deux-là que Girardet utilisa le plus dans ses analyses des mythes politiques. J'appréciai bien davantage, après celui sur l'air, le tome consacré aux rêveries de l'eau, d'autant mieux écrit que c'était clairement l'élément que Bachelard lui-même rêvait. Sa lecture d'Edgar Poe, ainsi que du mythe d'Ophélie, sur les rêveries de mort que provoque le spectacle de l'eau stagnante, est très riche. Enfin, La psychanalyse du feu comporte également d'excellentes pages sur Hoffmann et ses rêveries d'alcool, d'ivresse, devant le feu. 

En 2008, j'achetai l'enregistrement sur CD des émissions que Gaston Bachelard avaient consacrées, sur France Culture, à ce thème de l'imagination matérielle. J'entendis l'accent de paysan champenois du philosophe, aux "r" aussi roulés et aux intonations aussi prononcées que l'accent bourguignon de Colette, sa contemporaine, mais dans un registre de voix presque plus aigu. Il faut un temps d'adaptation pour être attentif à ce qu'il dit sans se laisser distraire par une façon de parler que l'on n'entend plus guère. Mais cela peut être une bonne introduction à la lecture de ses ouvrages.