Pour Céline, cependant, ce fut l'inverse. Je connaissais l'existence de ses pamphlets antisémites mais, comme ils n'étaient pas aisément disponibles, il fallait vraiment avoir envie de les lire pour en trouver un exemplaire, et malgré leur halo sulfureux je n'avais pas cette envie. Jusqu'alors, j'avais lu ses romans les plus célèbres, Voyage au bout de la nuit en 1991 et Mort à crédit en 1998. C'est cette même année, il me semble, que je fus incitée par l'écrivain Philippe Sollers à lire les pamphlets. Il invitait les auditeurs de l'émission Répliques à le faire, car nulle part ailleurs que dans Céline on ne prenait autant conscience du caractère passionnel et de l'imbécillité de l'antisémitisme. Une personne qui m'était chère tenait en ce temps-là des propos antisémites ; ses propos se prétendaient rationnels, fondés sur des expériences vécues et un savoir étayé. La virulence avec laquelle les arguments étaient assénés m'avertissait que, sous le manteau de la rationalité, couvaient des sentiments profonds, et m'invitait à la méfiance. Mais je n'arrivais pas à le lui faire entendre, et restais impressionnée par des arguments que je n'arrivais pas à défaire. Ainsi, attirée aussi bien pour une raison noble comprendre les ressorts de l'antisémitisme que pour une moins noble mais bien compréhensible goûter le fruit défendu , j'allai un dimanche matin au marché du livre du parc Georges Brassens. Je trouvai à la vente des exemplaires originaux de Bagatelles pour un massacre et de L'école des cadavres pour respectivement 700F et 1200F (je retrouve les détails dans mon journal), fortes sommes qui s'expliquent par l'interdiction de réédition prononcée par la veuve de l'écrivain. J'hésitai longuement, mais cet été-là, j'avais un CDD bien payé, et la curiosité l'emporta : je choisis tout de même le premier pour son prix inférieur et le libraire me le laissa à 600F, somme alors plus importante que les 90€ qui les équivalent nominalement aujourd'hui. 

Je notai dans mon journal que je lisais au même moment Mort à crédit : je retrouvais le style, la même tonitruance désespérée ; et la lecture en était souvent drôle. Il y avait dans le pamphlet au moins un récit qui aurait pu faire partie du roman, un épisode comique qui se passe au siège de la Société des Nations. Céline met en scène une complicité entre le personnage de Ferdinand et un bureaucrate juif pour lequel il travaille. En effet, le juif ne lui cache pas qu'il détient la réalité du pouvoir, et lui montre sa méthode pour faire passer les décisions qu'il souhaite prises. Quand les responsables se réunissent, il attend qu'ils se soient épuisés en fatuités et vaines discussions et, au moment où la réunion doit finalement aboutir et des décisions être prises, glisse un papier où il a noté ce qu'il fallait faire. Tout heureux de pouvoir sauver la face, les responsables votent le programme inscrit par le juif... Ces pages résument l'antisémite : la redoutable ruse qu'il prête aux juifs s'accompagne d'un mépris total pour les non-juifs, des imbéciles qui, finalement, méritent d'être pris au piège. On sent chez lui la jouissance de se poser en tiers, témoin, voire complice, de la manipulation, reconnu par le juif qui le fascine comme un égal.
Le récit est très bon, et si le pamphlet n'avait compté que des récits de ce style, il aurait été d'une grande efficacité... mais il eût fallut que Céline se maîtrisât. Or le reste est plein d'imprécations et d'insultes, 
de "youtres" et de "youpins", qui reprennent à la puissance dix les clichés antisémites, les juifs maîtres du monde, les capitalistes à Wall Street, les internationalistes à Moscou. Ecrivain, il dénonce l'esprit enjuivé des lettres françaises et s'attaque à Proust encore une fois, l'égal qui fascine. Je reconnus la vérité de ce qu'avait dit Sollers, les imprécations céliniennes balayaient la façade rationaliste des discours antisémites et révélaient leur nature obsessionnelle. Il était impossible pour Céline de se maîtriser. Je défis quiconque d'être convaincu par une telle lecture !

Les seules autres pages littéraires émergeant du pamphlet et dans mon souvenir sont le récit d'un séjour de Céline à Léningrad, entrepris au début des années trente. On cite souvent le Retour d'URSS de Gide comme exemple d'un récit d'écrivain lucide sur l'Union soviétique, mais ces pages de Céline sont supérieures (je l'écris sans avoir lu le Gide). Supérieures littérairement : j'ai encore en tête l'image de son arrivée par bateau sur la Néva en pleine débâcle entre les quais de la ville, tableau presque aussi marquant que celui de son arrivée à New York dans Voyage au bout de la nuit. Et supérieures par leur vérité : contrairement à Gide, il n'a personne à épargner, aussi fait-il le récit sincère de ses visites dans la ville, accompagné d'une traductrice dont il comprend tout de suite qu'elle est chargée de le surveiller pour la police politique. Il voit la misère, il sent l'atmosphère de peur, et il l'écrit. J'aimerais que ce récit fasse l'objet d'une édition séparée car il le mérite.


Je fus contente d'avoir lu Bagatelles pour un massacre mais ne souhaitai pas le conserver dans ma bibliothèque. Je le revendis à un bouquiniste qui, après avoir vérifié son authenticité, m'en proposa le prix auquel je l'avais payé. La transaction se fit toute en discrétion et espèces.