J’étais certes prévenue que le héros d’American psycho, Patrick Bateman (nom sans doute inspiré de Norman Bates, le héros de Psychose : j’avais d’ailleurs retenu Patrick Bates), était un tueur en série, mais la personnalité du héros n’est pas un critère dans le choix d’un roman et la lecture commença bien. J’aimai l’atmosphère irréelle que créait Ellis quand il décrivait le milieu des financiers de Wall Street, auquel Bateman appartient – si je puis utiliser ce verbe, « décrire», alors qu’il ne les montrait pas au travail (on n’apprend rien sur la finance). Ces financiers apparaissent comme des ectoplasmes interchangeables, qui se trompent eux-mêmes dans leurs noms et se confondent, cherchant désespérément un semblant de singularité à travers le raffinement sans limite de leurs atours ou de leur nourriture. Je crois qu’on a rarement montré aussi efficacement que la quête effrénée d’originalité est le comble du conformisme, celui qui s’ignore. J’ai le souvenir en particulier de la scène où ils comparent leurs cartes de visite, les uns pâlissant à la vue de celle des autres, à la plus grande finesse du grain du papier, à sa plus belle luminosité, aux volutes plus gracieuses des caractères imprimés ; je me souviens du rire terrible qui s’en suivait ; de mon admiration face à la virtuosité de l’écrivain, capable de tenir une description détaillée des cartes et de ne pas ennuyer le lecteur. C’est le passage qui m’a le plus marquée, et l’image me vient encore à l’esprit régulièrement quand, par exemple, j’entends évoquer la théorie du désir mimétique de René Girard.

L’irréalité de l’atmosphère créée par Ellis tient à ce que le lecteur suit le point de vue de Bateman ; or le personnage est enfermé en lui-même et, si je puis dire, est sans conscience : le lecteur voit à travers ses yeux, mais il n’a pas accès à son intériorité ; il n’entend pas sa voix. Solitaire, sa seule activité personnelle n’est pas très sérieuse puisqu’elle consiste à écrire des études sur des chanteurs de pop commerciale. Plusieurs chapitres du livre sont consacrés à ces études, dont j’avoue ne pas avoir compris le statut dans le roman : je pencherais pour l’ironie si Ellis ne prenait pas le temps de les écrire, ce qui est une manière de les prendre au sérieux, et en tout cas de leur en donner. Enfin, et surtout, Bateman sombre périodiquement dans la violence, seuls moments où il agit réellement. Et quelles actions ! Meurtres barbares, contre un clochard, contre des prostituées, qui sont détaillés et très pénibles à lire.
Pourtant, ces moments de réalisme brutal ne parviennent pas à déchirer le voile irréel du monde de Bateman. Les meurtres passent inaperçus et renforcent l'impression de sa totale solitude existentielle. Les personnages de ses pairs existent à peine. Je pensai d'abord que c’était le signe d’un enfermement de Bateman en lui-même, aux yeux de qui autrui ne compte pas ; mais l’absence, chez ses pairs, de la moindre réaction face à la folie de Bateman semblait plutôt signifier qu’il était apparemment normal, et donc que la normalité apparente de ses pairs cachait peut-être le même enfermement en soi, la même folie – et possiblement la même violence. Les seuls personnages à avoir une existence dans le roman sont des membres des classes inférieures, dont le destin alors est de devenir les victimes de Bateman...  Au mieux, ils sont de simples figurants, sans aucun pouvoir sur lui : ainsi les blanchisseurs chinois à qui il peut donner à laver ses draps maculés de sang sans crainte d’être dénoncé à la police. Bien que l'on puisse comprendre ainsi que les financiers, prédateurs anonymes et intouchables, sont le produit humain monstrueux de la nouvelle révolution capitaliste en cours, je ne fis pas, contrairement sans doute à mes camarades, une lecture politique d'American Psycho.

J'arrêtai de lire le roman quand Bateman découpe les vagins de ses victimes et les accumule dans ses placards. La description, d'un réalisme pornographique, m'a insupportée. Je me suis senti atteinte par la violence du personnage - cas unique dans ma vie de lectrice - ce qui m'a fait rejeter un roman que pourtant j'avais apprécié.

Ce même réalisme outrancier m'a fait abandonner, dès la fin du premier chapitre, Crash de J.G. Ballard (lu vers 2001-2002) et ses personnages qui jouissent parce que l'acier leur rentre dans le corps...