J’avais lu deux livres de Sade vers l’âge de dix-huit ans, Justine ou les malheurs de la vertu et La philosophie dans le boudoir, et pensais ne plus en lire, ayant une bonne idée des œuvres du Marquis, de ses idées très longuement détaillées, et de ses scènes érotiques dont le grotesque, de l’exposé préalable du maître de cérémonie sur les positions à prendre aux commentaires simultanés des acteurs (« Je n’en puis plus… ! Je jouis… ! Je meurs ! »), nuit quand même à l’efficacité. Quelques années plus tard, je découvris avec étonnement, dans sa Correspondance (commencée en 1998), que Flaubert était lecteur de Sade ; la même année, je lus de Philippe Muray des Exorcismes spirituels qui lui étaient consacrés. Je découvris enfin qu’il existait toute une pléiade de penseurs contemporains lecteurs de Sade (je lirai essentiellement, suite à ma lecture, la même année, Sade de Chantal Thomas, dont je n'ai aucun souvenir, Soudain un bloc d’abîme, Sade, d’Annie Le Brun, dont j'ai de vagues souvenirs et, non notée mais que j'ai dû faire en 2000/2001 aussi, Sade, Fourier, Loyola de Roland Barthes, dont je n'ai aucun souvenir). Cela me convainquit d’y revenir, au moins à son œuvre la plus connue, Les 120 journées de Sodome.

Je ne prétends pas que cette lecture fut facile, ni que je ne me crispai pas de douleur en tendant les bras pour éloigner le livre à la description des tortures infligées aux deux amoureux à la fin du récit (la cruauté allant croissant au fur et à mesure que l’on tourne les pages, ce qui ne m’empêchait pas de les tourner). Toutefois, cela restait incommensurable au dégoût éprouvé à la lecture des romans d’Ellis et de Ballard. Le fait que Les 120 journées ait été écrit au XVIIIème siècle a dû aider à m’en préserver. Notre distance temporelle de la langue du XVIIIème relativise la force suggestive des descriptions, là où les romans contemporains pâtissent d’une grande proximité avec le monde du lecteur : celui-ci, dès lors, se représente plus facilement ce qui est écrit. Ces romans contemporains pâtissent aussi, peut-être, d’un désir chez l’écrivain de rivaliser avec le réalisme cru des images cinématographiques, là où, chez Sade, nous sommes clairement dans une œuvre de fiction. Le prologue en est même assez romanesque, et est sans doute la meilleure partie du livre, quand les quatre amis du Crime envoient leurs sbires dans tout le pays pour enlever les futures victimes, fine fleur de l’aristocratie : la mise en place de la situation ne manque pas d’allant, avant de s'immobiliser dans le théâtre.

La raison interne au récit de Sade, qui permette sa lecture, me semble être, en effet, son dispositif théâtral. Pour s’adonner à tous leurs vices et sévices, ceux que Sade appelle les scélérats s’isolent dans un château, lui-même isolé sur un rocher au milieu d’une forêt impénétrable, sur des terres où les paysans leur sont inféodés ; les acteurs sont retirés du monde, en une distance symbolique rassurante pour le lecteur (il est possible que cette phrase soit une réminiscence de l’essai d’Annie Le Brun). Dans le château de Silling, le programme de débauche est minutieusement réglé, avec ses heures, ses lieux, ses rôles, ses actes, le tout continûment commenté, expliqué, justifié. Bref, le lecteur n’est pas face à face avec le crime nu et sa brutale réalité. Le crime est mis en forme – et passe mieux ! Nous sommes dans un théâtre qui met en scène l’action implacable du Mal – un Mal conscient de soi, et évident à tous. Les scélérats sadiens revendiquent leur scélératesse, et possèdent une laideur repoussante. Il n’y a pas de beauté du diable chez Sade ! C’est que les scélérats n’ont pas besoin de séduire pour accomplir leur forfaiture : la nature est dominée par le Malin.

Comme Sade épouse le point de vue du Mal, nous ne sommes pas dans une tragédie. Celle, atroce, que vivent les victimes, est laissée à notre imagination ; nous pouvons, si le cœur nous en dit, souffrir avec elles : mais dans le cadre du récit, l'expression de leur souffrance ne sert qu’à exciter encore plus les fureurs criminelles. Et puis, Sade nous met devant nos contradictions : si nous plaignons les victimes, pourquoi continuons-nous à tourner les pages ? Je me souviens d’un passage où Sade ironisait envers le lecteur. Après une débauche collective, deux des scélérats s’isolaient pour continuer l’orgie. Sade écrivait, pince-sans-rire, que là c’en était trop, il ne pouvait dévoiler au lecteur ce qui allait se passer entre eux. Je me surpris à protester intérieurement devant cette soudaine retenue. Sade referma le piège : c'est qu'il voulait épargner mes chastes oreilles. Je rougis : après ce que je venais de lire, mes oreilles étaient tout sauf chastes ! Il m’avait bien eue.

Une nuit je rêvai, au cours de ma lecture ou juste après l’avoir terminée, que j’étais moi aussi au château de Silling. J’étais l'une des victimes. Et dans le rêve le suicide me paraissait préférable aux tortures qu’elles subissaient. Je m’échappais par une ouverture, prête à me rompre le cou sur les rochers abrupts sur lesquels était bâti le château. Bon, mon optimisme foncier fit que je me retrouvais, entière, au pied du château et que je fuyais dans la forêt. Pour échapper aux scélérats et à leurs sbires, je ne marchais que la nuit ; le jour, je dormais après m’être enterrée – comme l’avait fait George Tenno, le prisonnier qui raconte son évasion dans L’archipel du Goulag

Je crois que ce n’est pas un hasard si, dans le rêve qui me plongeait dans un lieu totalitaire, surgissait le souvenir d’une œuvre qui fut en soi un acte de liberté et une demande de justice. Je voulais du roman.