Entre politique et littérature, nous avions pour figures tutélaires des écrivains qui s'étaient mêlés de politique par passion du réel et qui plaçaient l'homme au-dessus des idées, même les plus généreuses : Bernanos, Orwell, Soljénitsyne, étaient quelques-unes de ces figures. Nous partagions la conviction que la littérature était un moyen de connaissance du monde. Contemporains du règne de l'image, nous privilégiions l'écrit. Un certain nombre de lectures de ces années-là, automne 1998-été 2003, furent faites sous l'influence de mes camarades d'Immédiatement. Les livres, achetés ou reçus en service de presse, circulaient entre nous. Je lus les Essais... d'Orwell avec pour mission implicite d'écrire un article, qui parut en décembre 2000 : "Portrait d'Orwell en intellectuel".

Avoir écrit un article peu de temps après ma lecture a sans nul doute contribué à en fixer le souvenir, même après quatorze années. Pourtant, à la relecture de l'article, je constate que le présent billet ne peut pas être à sa hauteur, hauteur qui certes ne provoquait pas le vertige, mais qui était réelle et à laquelle je m'étais hissée grâce à un travail, à une réflexion construite. Si j'avais entrepris ici de restituer la lecture faite des Essais... d'Orwell, la perte en substance et en précision eût été très importante. Pourtant, la relecture de l'article ne m'apprend rien que je ne sais savoir déjà : il suffirait que je me remette au travail, que je rouvre le livre, pour que je puisse réécrire l'article, peut-être en mieux. Mais tenons-nous au principe qui gouverne Le maillage des lectures, et glanons ce qui reste en mémoire, même si la relecture de l'article aura un peu mis à mal le principe. Le point de comparaison qu'il offre pourra toutefois montrer si, en élaguant les lectures, la mémoire le fait avec discernement ; si des Essais.... j'ai retenu l'essentiel, ou des détails anecdotiques.

Je remarque déjà un point intéressant pour le fonctionnement de la mémoire. Un des intertitres de l'article est "L'influence de Zorro": je faisais référence à un essai d'Orwell qui soutenait que les idées, voire la vision du monde, d'un intellectuel, pouvaient être influencées de manière décisive par des lectures ou des films de second ordre remontant parfois à l'enfance. Or cette réflexion est un des principaux éléments que j'ai extraits de ma lecture, au point qu'elle est à l'origine de l'écriture du présent billet. Elle est en effet un des biais de mon souvenir de Fantômette, où je reconnais sous différentes incarnations, imaginaires et réelles, la figure du justicier de l'ombre qui me mobilise et m'offre un modèle de forme de vie. D'ailleurs, le choix d'illustrer le dire d'Orwell par le personnage de Zorro, l'une de ces incarnations, était le mien et non celui de l'écrivain. (Dans l'article, l'évocation de BHL à cette occasion était facile mais pas heureuse car si le fat en question aime se mirer en justicier, il fuit l'ombre.) Voilà, me dira-t-on, un souvenir bien anecdotique de lecture ! Cependant, l'exemple pointait une critique majeure qu'Orwell faisait aux intellectuels, critique mise en exergue dans l'article et qui, avec celle de François Furet dans Le passé d'une illusion, est la plus forte jamais lue à leur encontre et que j'ai retenue : ils prétendent à l'universalité directe de leurs idées sans reconnaître au préalable la subjectivité à laquelle puise leur pensée et qui lui donne sa forme, comme s'ils étaient exempts de passions ou d'intérêts, comme si leur place dans la société n'influençait en rien leurs partis pris idéologiques. Orwell critiquait les intellectuels en tant que classe, ayant comme les autres un pouvoir à légitimer - ou à conquérir.

Autre chose qu'Orwell, à l'égal de Soljénitsyne, m'a apprise : la logique des opinions politiques n'a pas de caractère implacable. Elle possède des embranchements multiples dont chacun tire sa cohérence de l'homme qui l'emprunte. Les historiens des idées ont tendance à bâtir entre elles des enchaînements uniques. Ainsi Karl Popper, pour qui les systèmes de pensée de Platon, Hegel et Marx mènent fatalement au totalitarisme communiste ; ainsi Zeev Sternhell, pour qui toute critique des Lumières et de la philosophie de Kant mène tout aussi inéluctablement au fascisme. Orwell, dans ses écrits, mais aussi et surtout par sa vie, démontre l'inverse. Il fut munichois : erreur fâcheuse et lourde de conséquences selon les moralisateurs ! Lâcheté politique, qui devait le conduire, tout en bas de la pente du pacifisme intégral, au défaitisme face à l'Allemagne nazie, voire à la collaboration avec cette dernière ! Il n'en fut rien : Orwell soutint son pays en guerre. Je ne nie pas qu'une idée porte en elle une logique contraignante qui infléchit la façon de penser ; mais une opinion politique joue avec les idées, n'hésite pas à les tordre pour les conformer à la cohérence d'une pensée plus vaste, souterraine, qui gouverne la vie de la personne. Le Journal 1940-1950 de Jean Galtier-Boissière, lu en 2008, me donnera quantité d'exemples de ce type, où les opinions successives d'une personne ne sont pas celles que l'on attendrait "en toute logique", où elles sont prises à revers par les actes, chose accusée en période de troubles pendant laquelle une opinion peut coûter la vie.

Voilà ce que j'ai principalement retenu d'Orwell dans ses Essais, lettres, articles, par ailleurs plus variés que ce qui transparaît dans ce billet (l'article leur fait davantage justice): le refus de subordonner l'homme aux idées, la réhabilitation, face aux intellectuels en tant que classe, face aux soi-disant initiés, de l'honnête homme et du bon sens commun, le goût de la nuance dans un domaine réputé pour ses coupes grossières dans la pensée - une approche proprement littéraire de la politique qui se situe à l'opposé de la littérature engagée.