Cela accentue la fonction ostentatoire de la bibliothèque, chargée d’exposer à autrui les lectures du propriétaire ; et quand ce dernier met davantage en avant des écrivains que des titres d’œuvre, je le suspecte de vouloir en montrer plus qu’il n’en a lu et de faire le snob. Puis, si on les a achetées en une seule fois, il émane de ces œuvres complètes une onde oppressante, commandant d’ouvrir tous les volumes, puisqu’ils sont tous semblables, et de les lire dans un temps rapproché. Enfin, c'est présupposer que l’on aimera tout. J’avais entendu à la radio une actrice qui disait avoir voulu découvrir Zoé Valdès : elle avait acheté d’emblée tous ses romans et s’était plongée dedans. Sans doute, en lisant ou en écoutant une personne sur Valdès, certains mots, certaines phrases, lui avaient fait comprendre intuitivement que cette œuvre dans son ensemble lui parlerait. Mais anticiper à ce point la rencontre avec un écrivain est téméraire. Ce qui me gêne est la préméditation, qui espère trop de la rencontre – source de déception ! Ou alors, on accepte d'entrée de ne pas tout lire, de choisir ce qui plaira et que le reste soit du déchet. Quel gâchis !

Je comprends pourtant parfaitement la joie et le bienfait que l’on peut retirer d’une immersion dans l’œuvre d’un écrivain. Le temps qu’on y consacre permet à la durée de se charger d’approfondissement. Il permet de mieux comprendre l’œuvre, d’en avoir une vision plus globale, et à la fois plus fine dans les détails puisqu’on repère des thèmes, des tournures de style, ou un type de personnage récurrent. On fait la part de ce qui est propre à une œuvre, et de ce qui appartient à l’écrivain et que l’on retrouve dans plusieurs de ses livres. On s’aperçoit que certains auteurs traitent uniformément n’importe quel matériau, alors que chez d’autres chaque œuvre impose sa forme. La mémoire est davantage marquée.

Il m'arriva de lire d’affilée plusieurs livres d’un écrivain, mais quand le premier m’avait plu, et qu’il m’avait donné le désir d’en lire d’autres. Je les achetai alors dans des éditions différentes. Je constate dans le cahier des lectures que l’année 2000 débuta ainsi par quatre livres de Guy Debord : La société du spectacle, « Cette mauvaise réputation… », In girum inus nocte et consumimur igni, Panégyrique, tome premier. La singularité des œuvres se perdit dans la série des lectures. Je ne fais guère la différence aujourd’hui entre « Cette mauvaise réputation… » et In girum… : je ne peux plus en parler qu’en partitif, c’est du Debord, elles en ont les qualités reconnaissables – ton, procédés, idées – mais rien de particulier ne les rehausse dans la mémoire. La société du spectacle est plus identifié : c’est son livre le plus connu, celui dont on parlait à la revue Immédiatement à laquelle je participais, raison pour laquelle je le lus. Le Panégyrique fut mon préféré, le plus littéraire, assez mélancolique, sur un Saint-Germain des Prés, celui des malfrats et des ivrognes, qui n’était plus. A posteriori, même si mon souvenir est vague, l'appréciation relativement positive que j'ai de Guy Debord doit beaucoup à ce dernier livre car La société du spectacle, lui, n’a guère résisté au temps : la notoriété du livre avait contribué au plaisir que j’avais eu à le découvrir ; avec le recul, elle ne parvient plus à voiler son indigence.

Les différentes « thèses » présentées, des paragraphes numérotés, sont des variations autour d’une idée centrale, selon laquelle nos vies ne sont pas vécues directement, mais médiatisées par la représentation que la société en donne (le spectacle). Je fus d'abord agacée par le vocabulaire marxisant qui me paraissait emprunté et impropre à décrire notre présent. Puis, le grand nombre de formules, de détournements « parodiques-sérieux » de citations célèbres (je n’en repérai pourtant que quelques-uns), de jeux de mots dans la prose de Debord attira toute mon attention ; mais par la suite, je me demandai si la pensée de l’auteur ne souffrait pas d’une trop grande importance donnée à ces jeux. Autant chez certains écrivains les jeux de langage sont partie prenante de la réflexion, la font avancer et contribuent à affûter notre regard sur la réalité, autant chez Debord j’eus le sentiment qu’ils étaient avant tout un procédé qui participait de ce que l’auteur prétendait dénoncer : la récupération par le spectacle de toute tentative de subversion du système. Je fus d'autant plus encouragée à le penser, et à critiquer cet auteur vénéré, que je lus une opinion approchante dans les Exorcismes spirituels de Philippe Muray que j'aimais lire à cette période. N’étant pas une révolutionnaire dans l’âme et n’ayant pas connu d’exaltation pour les avant-gardes artistiques, je ne m’en désole guère. Mais si je l’étais, je détesterais cordialement Guy Debord : son œuvre parodie, sur un mode ludique, le mouvement artistico-révolutionnaire, et le sabote. J’en eus la certitude récemment, en 2013, en visitant l’exposition qui lui était consacrée à la Bibliothèque nationale, "L'art de la guerre" : les notes prises par l’écrivain sur tant d’œuvres diverses – littéraires, historiques, militaires, philosophiques – qu’il avait tissées pour fabriquer la sienne étaient emblématiques du mouvement dissolvant de recyclage que nous vivons ; significative également que sa passion pour la stratégie militaire eût abouti à l'invention d’un jeu de société… Debord fut révolutionnaire comme Mitterrand fut socialiste, trop individualiste, trop esthète, trop de son temps pour adhérer à une idéologie qui, si elle permettait de s’opposer à certains traits détestés de la société, avait été épousée par opportunisme.

Peu avant Debord, j’avais lu, un peu dans le même esprit, les Métamorphoses du bourgeois de Jacques Ellul, qui était plus clairement écrit, beaucoup plus corrosif, et me marqua bien davantage.