Mon professeur de français et de latin en classe de troisième me révéla un goût pour la grammaire. Ce fut tardivement, néanmoins, après mes études, que je lus plusieurs ouvrages sur la langue française, la grammaire, la ponctuation, les techniques de style. Je crois que celui de Renaud Camus fut le premier dans le genre : le travail sur mon portrait de Soljénitsyne, commencé fin 2000, favorisa ce type de lectures. Cet ouvrage-là, pourtant, avait peu à voir avec l'art d'écrire, quoiqu'un certain nombre de ses remarques se prêtait à une meilleure maîtrise de la syntaxe : je pense notamment à celles sur l'interrogation indirecte (je me demande ce que cela signifie) sur lesquelles je reviendrai plus loin. Camus se centrait davantage sur l'usage de la langue, oral autant qu'écrit. Lire un tel ouvrage ouvre les yeux et affine l'ouïe : les c'est vrai que, les bon appétit, bonne journée, bonne continuation souhaités en continu, l'inattention aux niveaux de langage (le gouvernement a entendu la grogne des profs), l'air débraillé des diminutifs (professeur devenu systématiquement prof, dont la principale qualité, quand il ne grogne pas, est d'être sympa), les prononciations fautives des finales, le tic célinien des redondances nom-pronom ou préposition-pronom (le président, il a raison... c'est de cette situation dont je veux parler....), et enfin l'immonde intrusion du pronom interrogatif dans une phrase indirecte, je me demande qu'est-ce que cela signifie... : tout dorénavant me sautait aux yeux et aux oreilles tant Camus avait accru ma conscience du langage.

Me plut particulièrement le fait que Renaud Camus reliât cet état du langage à une sociologie, et qu'il n'hésitât pas à parler de classes sociales. Il prenait ses exemples auprès de l'élite intellectuelle du pays, qui trahissait par sa langue, quand elle s'exprimait dans ses journaux de référence ou aux radios d'Etat (médias que lui-même, ajoutait-il, lisait et écoutait), un esprit petit-bourgeois. Il constatait avec consternation que cet esprit petit-bourgeois avait triomphé dans la population puisqu'il avait gagné toutes les couches sociales, jusqu'aux soi-disant cultivées. L'esprit petit-bourgeois était caractérisé, selon Renaud Camus, par le culte de l'authenticité, de la spontanéité, la haine de la médiation et celle de la forme, considérée comme oppressante et hypocrite, un obstacle entre soi et soi : ce qu'il appelait l'idéologie du "soi-mêmisme". Un esprit qui hait l'art et la culture, ajouterais-je (je ne sais plus si Camus l'écrivait) et je tenterai de développer l'idée dans un autre billet. 

L'évolution du sens des mots reflète une évolution de la mentalité générale d'une époque et d'une société. La syntaxe révèle sa façon de penser. Les fautes commises indiquent, tout autant qu'une baisse de niveau, la moindre attention portée à la maîtrise de la langue. On donne la priorité à l'expression spontanée de chacun ; on accorde moins de temps à la relecture, on accorde moins d'argent à la correction (dans les journaux ou l'administration par exemple). Les nouveaux usages se généralisent ; d'abord fautifs par rapport à l'état précédent de la langue, ils s'imposent comme la nouvelle norme.

Il est des raisons de s'en désoler quand le nouvel usage conduit à un appauvrissement du sens. Des nuances se perdent. Je pense ainsi à l'évolution du mot fascination qui souffre de ressembler à l'anglais fascination – et frappante est la ressemblance à l'écrit – alors que le mot en anglais n'a pas l'ambiguïté que porte le mot en français. Les Français tendent à l'utiliser dans l'unique sens "d'attirance très forte", comme les Anglais, renonçant à la complexité du mot français qui exprime un mélange d'attirance et de répulsion ; si bien qu'il est très courant aujourd'hui de lire un mélange de fascination-répulsion ! Le pire est encore ailleurs, dans la syntaxe des phrases complexes. Elles sont plus difficiles à manier : les fautes peuvent être dues à une maîtrise insuffisante du français ou, momentanément, à l'effet d'une émotion trop forte qui vient perturber le bon fonctionnement de l'esprit. Mais il suffit d'écouter régulièrement France Culture, et depuis ma lecture de Camus, je n'entends qu'elles, pour se rendre à l'évidence : elles sont le fait de 80 % des intervenants, journalistes, experts, universitaires et artistes divers... Il s'agit donc d'un mouvement de fond. Dans le cas de l'interrogation indirecte, les guillemets sont supprimés et l'interrogation la plus familière et redondante (qu'est-ce que ?) est intégrée directement à la phrase : Je me suis demandé : "Qu'est-ce que cela signifie ?" devient Je me suis demandé qu'est-ce que cela signifie. Le locuteur nous met d'office à sa place et nous nous posons la question avec lui : il nous impose son point de vue, sans distance subjective, ni temporelle (contrairement au style indirect libre). Il est remarquable qu'en résultat, le désir de spontanéité et de permanence du présent s'exprime dans une phrase plus lourde que si l'on avait employé l'interrogation indirecte.
Cette lourdeur se retrouve dans l'usage de conjonctions de subordination souvent collées à la préposition du verbe de la principale. Combien de fois entend-on, toujours sur France Culture, des "Il faut réfléchir à comment utiliser les nouvelles ressources" ou bien "L'artiste nous interroge sur comment réduire le gaspillage" ? On entend bien, normalement, que les deux propositions se relient mal : le locuteur a beau les forcer, la préposition et l'adverbe sont deux pôles chargés identiquement qui se refusent à toute attache. Un nom au lieu du verbe dans la proposition subordonnée simplifierait la liaison : "Il faut réfléchir à l'utilisation des nouvelles ressources", "L'artiste nous interroge sur la réduction du gaspillage". Les phrases ne sont pas géniales ; au moins sont-elles fluides. La volonté d'utiliser à tout prix un verbe vient là encore d'une influence de l'anglais. Récemment, suite au billet sur ma lecture de Guyotat, j'ai pensé ceci : L'élite française rêve de réformer le pays pour le rendre conforme au modèle managérial qui domine la mondialisation. Elle rêve d'action à l'anglo-américaine. Pour commencer la réalisation de son rêve, elle fait appel aux forces magiques du langage. Elle emprunte les mots de l'anglais, copie ses néologismes, sa syntaxe, multiplie les verbes, pour au plus vite acter ses réformes et que celles-ci impactent la société française. Mais on l'entend dans la langue : cet usage censé dynamiser la phrase la rend balourde, molle et sans rythme. Trente ans que la copie ne prend pas. Il est urgent de changer, d'agir, dit-on, mais tout n'est que vaine agitation : comme sa langue, la France malmenée s'embourbe et s'immobilise dans des soubresauts pathétiques.

Pour revenir au Répertoire des délicatesses du français contemporain, c'est là – ou dans l'émission de Finkielkrault qui lui était consacrée – que j'entendis parler de ce dialogue de Platon, Cratyle, où l'on discute de la nature des mots. Le mot est-il un signe arbitraire choisi par convention pour désigner une chose, et donc ayant une histoire, ou bien est-il intrinsèquement lié à la chose, l'étymologie donnant sa vérité (l'opinion de Cratyle) ? Camus concluait que la première opinion était la plus rationnelle, mais montrait un penchant pour celle de Cratyle. Son Répertoire est pourtant passionnant en cela qu'il révèle, par l'étude de l'usage actuel de la langue, l'état spirituel de la société française. Il est donc aussi anti-cratylien. C'est cet équilibre entre deux tendances opposées de Camus, ce dialogue qu'il mène tout au long des pages du Répertoire, qui fait toute la valeur de cet ouvrage qui est grande car il nourrit la réflexion des années après sa lecture.