Si je prends une série de lectures faite en 1990, vers 17 ans, je vois que je lus à la suite : Cent ans de solitude de Garcia Marquez, Le déclin du courage (discours)de Soljénitsyne, La connaissance inutile de Jean-François Revel, Supplément au voyage de Bougainville de Diderot, Le Président de FO Giesbert, En attendant Godot de Beckett, Le Prince de Machiavel, Manuel d’Epictète, Le désert des Tartares de Buzzati.

Pour autant, des lectures sont rarement sans rapport les unes avec les autres – c’est d’ailleurs tout l’enjeu du Maillage des lectures que de montrer les liens parfois évidents, parfois sous-jacents entre celles-ci, les familles d’écrivains, les thèmes qui définissent une période ou en traversent plusieurs… Cette même année 1990, je peux relier entre elles un certain nombre de lectures. D’abord, du Soljénitsyne : Zacharie l’escarcelle (récits et poèmes en prose), son roman Août 14 lu juste avant Cent ans de solitude, puis donc Le déclin du courage, La lettre aux dirigeants de l’Union soviétique, et Le chêne et le veau. Puis, d’autres écrivains russes vers lesquels m’avait amenée ma découverte de Soljénitsyne : je lus ainsi Le joueur de Dostoïevski, Le maître et Marguerite de Boulgakov, et Résurrection de Tolstoï. Enfin, j’ajouterai des ouvrages sur le communisme d’une manière générale, où j’inclus le Revel déjà cité, ainsi que Les habits neufs du président Mao de Simon Leys, La tragédie chinoise d’Alain Peyrefitte, URSS : de l’utopie au désastre du dissident Vladimir Boukovski. Soit 13 lectures sur un total de 46 pendant l’année : à peine le quart. Un penchant se dessine nettement, sans qu’il domine ; c'est sur le long cours qu'il se manifeste totalement.

Il fallut que j’entreprenne d’écrire un portrait de Soljénitsyne pour que je fasse des lectures plus systématiques : pendant une bonne année, j'eus le sentiment de ne lire quasiment que des livres de lui ou sur lui, ou ayant un rapport avec mon sujet. Concrètement, si je regarde le cahier pour l'année 2001, cela a représenté un tiers de mes lectures, auquel s'ajoute un autre tiers de littérature russe en général, d'où le sentiment de ne pas en sortir... Seul un ouvrage me tenant ainsi à cœur pouvait m’astreindre à ce qui ressemblait à du travail, dont le signe tangible est le fait de lire à un bureau, un crayon à la main. Pourtant, si je pris des notes pendant les lectures, je réduisis à portion congrue celles faites assise sur une chaise ; la plupart du temps, je lis assise dans un fauteuil ou sur une banquette, les pieds reposés sur un tabouret ou une table basse pour allonger les jambes, et je fis ainsi pour préparer mon propre livre.

Sans avoir le désir d’écrire, je connais quelques personnes capables de faire des lectures systématiques, par exemple avant de faire un voyage, dans un pays dont le passé se visite. Avant d’aller en Egypte ou en Grèce, elles se plongent dans quelques guides, livres d’histoire et romans, pour s’y transporter l’âme, anticiper le plaisir qu’elles éprouveront, et l’intensifier en se préparant à recevoir ce qu’elles verront et entendront sur place. Elles désirent voyager conscientes, emporter une carte du Passé où elles pourront situer les monuments, les œuvres et les usages rencontrés, et être ainsi certaines de les comprendre. Elles agissent en conséquence : j’admire cette disposition d’esprit, mais n’en prends pas exemple.

Sans qu’aucune perspective de voyage ni raison extérieure ne l’y ait incitée, une autre personne de ma connaissance s’était bâti un programme d’études pour approfondir son savoir sur la Grèce antique. J’examinai la pile de livres qu’elle venait de réunir à cette fin : méthode de langue pour apprendre le grec ancien ; études de Jean-Pierre Vernant, de Jacqueline de Romilly ; plusieurs ouvrages de philosophie (Platon, sûrement ; et quelques autres) ; du théâtre : Eschyle, Euripide…  et j’en oublie. Je ne sais si elle s’est tenue à ce programme qui me fit envie et m’étonna. Il est plus courant de rencontrer une personne prête à l’effort et à la discipline personnelle pour perfectionner son corps et améliorer sa santé que pour apprendre et se cultiver l’esprit. Peu de temps après, un lecteur de mon mémoire sur Soljénitsyne et les médias m’écrivit qu’il avait entrepris une étude sur le mal, les interprétations que les hommes en donnaient et les réponses qu’ils avaient tenté d’apporter. C’est en pensant à ces personnes que je décidai récemment, bouleversant mes habitudes, de systématiser mes lectures sur un thème qui m’est cher et qui est vaste : le temps. Soyons ambitieux !

Je ne saurais dater le début de mon intérêt pour cette question. Je peux plus facilement cerner le moment où j’en pris conscience, vers 2001, quand je relus Soljénitsyne justement : l’aspect anti-communiste de son œuvre passé au second plan, son rapport au temps me frappa. La même année, je lus Oblomov, que j’interprétai en regard de Soljénitsyne, et surtout « Du temps » de François Jullien. A peu près à cette période, j’abandonnai le port de la montre. Au fil des années, je lus plusieurs ouvrages se rapportant au temps : Les tactiques de Chronos du physicien Etienne Klein (lu en 2007, relu en 2013 en prenant des notes) ; Les transformations silencieuses de François Jullien, sous-produit de son « Du temps » (lu en 2010, relu en 2011) ; les romans Les années d’Annie Ernaux (2010) et L'homme pressé de Paul Morand (2011) ; Accélération, du sociologue Hartmut Rosa, livre essentiel lu en 2012 ; Discordance des temps de Christophe Charle, étude historique sur le premier XIXème siècle, décevant par rapport à la critique élogieuse qui me l’avait fait acheter (lu également en 2012).

Mon programme de lectures a débuté cette année. J’ai déjà lu les Fragments d’Héraclite, ainsi que Du bon usage de la lenteur de Pierre Sansot. J’ai relu « Du temps » (auquel je consacrerai le prochain billet) et plusieurs chapitres d’Accélération en prenant des notes. Dans ce dernier ouvrage, j’ai trouvé la mention de deux livres, que j’ai achetés et prévois de lire : Charles Baudelaire de Walter Benjamin, et l’étude d’un universitaire américain, Michael Flaherty, A watched pot, how we experience time. En librairie, je suis tombée sur un Du temps du sociologue Norbert Elias, que j’ai acheté. Enfin – mais cette fin est intermédiaire – suite à un article sur son film Solaris que je venais de revoir, j’ai acheté Le temps scellé du cinéaste russe André Tarkovski.

Ces lectures systématiques, bien que je désire les faire dans un laps de temps, ne sont pas exclusives. J’espère toutefois ne pas trop me laisser distraire par des envies de lectures autres.