S’ils le sont par quelqu’un d’autre, il y a de forts risques qu’ils marquent des étapes trop éloignées de mon itinéraire pour m’intéresser. Certains cadeaux ont infirmé cette croyance et celui d'Oblomov en est l'exemple le plus achevé. Il est vrai que l'impudent partageait avec moi l'amour de la littérature russe, et comme nous en parlions, il s'étonnait que je ne connaisse pas ce roman. Peu de temps après, il me fit la surprise de me l'offrir : ce fut une des lectures les plus nécessaires de ma vie.

Le personnage d'Oblomov est atteint d'une paresse mythique. Il passe ses journées au lit à rêver d'action - s'occuper de son domaine, partir y vivre, se marier - et ne faisant rien.  Difficile de ne pas se reconnaître un tant soit peu en cette paresse, autre nom d'une peur de vivre. Je sais plusieurs lecteurs qui n'eurent pas la force de terminer le roman tant ils eurent peur de ce double aboulique. Pour ma part, je sortais enfin d'une longue période d'inaction et j'avais entrepris mon premier travail littéraire, l'écriture du livre sur Soljénitsyne, l'homme d'action par excellence. Relire Soljénitsyne à cette époque, hors du contexte soviétique de sa découverte, avait fait surgir les thèmes de l'action, et de la contemplation également très présente chez l'écrivain ; et voilà que la lecture d'Oblomov recoupait totalement mes préoccupations : j'éprouvai le besoin d'écrire à ce sujet dans le journal que je tenais alors.

Lève-toi et marche, dit Jésus à Lazare. Je prends ces mots ici non comme une formule miraculeuse mais comme une injonction. Vivre, c'est marcher. Encore faut-il avoir la force ou l'envie de se lever. Jamais autant qu'en lisant Oblomov, j'eus le sentiment que j'étais appelée à me lever et que je devais répondre en marchant ; et jamais n'eus-je autant conscience que c'était une chance, que sans ce sentiment - que l'on pourrait nommer aussi nécessité intérieure - je resterais allongée comme lui, contente de rêver. D'ailleurs la tentation persiste tout le long de la route et ils ne manquent pas, les lieux où se reposer trop longtemps. Je me posai aussi la question de la forme que l'action pourrait prendre - un coup d'éclat, une action unique, où l'on ressent intensément son existence ? (Comme celle que désire ardemment Lord Jim, le héros de Joseph Conrad  ?) Ou bien une action quotidienne, patiente, qui construit peu à peu, quoi, une œuvre, un amour, une vie dédiée, contemplative. Je trouvais ces deux formes d'action chez Soljénitsyne.

Même la deuxième forme d'action est inaccessible à Oblomov.  Il tombe en oraison devant la nature et son éternel et indiscernable affairement ; mais il ne peut faire sienne la participation modeste, et qui peut être dite contemplative, de l'individu au grand ouvrage. Son incapacité le tourmente, il se la reproche. Il est séduit un temps par les efforts conjugués de son ami Stoltz, caricature de l'homme d'action, et d'Olga, son amoureuse, pour le sauver de sa léthargie. C'est pourtant un "non" ferme qu'il finit par leur opposer. L'ironie du roman est qu'après maintes épreuves, qui auraient dû la lever, l'apathie d'Oblomov peut enfin s'épanouir. Le déménagement forcé, la réduction de son train de vie, l'obligent à s'installer chez une logeuse en qui il trouve une femme maternelle, qui comble ses besoins alimentaires et affectifs, et le laisse dans la tranquillité d'une vie sans désir autre. Oblomov réalise son destin. Il ne tardera pas à mourir.

Un jour, on me compara Oblomov aux saints partis s'enterrer dans le désert pour signifier que toute réalisation humaine était condamnée à la vanité. Cependant, Oblomov me semble plus un rêveur qu'un contemplatif, plus dans le refus de vivre par peur que dans le désir d'une vie autre, en accord avec le monde. S'il refuse de participer au jeu social, et en ce sens il a pu être qualifié de "héros" par une Antonia Birnbaum et trouver sa place dans son Nietzsche : les aventures de l'héroïsme (lu la même année), il refuse également le monde. La partie sublime du roman intitulée "Le rêve d'Oblomov" nous dévoile ce qui occupe ses pensées pendant les heures de farniente : il se transporte dans le domaine de ses parents, lieu situé hors d'atteinte de l'histoire des hommes. C'est un rêve de régression à l'état d'enfance, état paradisiaque où tout désir est comblé par la mère. Cet appel-là n'est pas mobilisateur.

Oblomov est un roman qui m'accompagne depuis lors. Je le relus plus tard dans une édition bilingue, où j'admirai l'art consommé avec lequel Gontcharov utilise les riches possibilités du système verbal russe pour nous installer dans le rythme de plus en plus lent, jusqu'à l'immobilité totale, de la vie d'Oblomov. J'ai vu plusieurs fois le beau film qu'en a tiré Nikita Mikhalkov, Quelques jours dans la vie d'Oblomov, avec l'acteur Oleg Tabakov dont le visage mou, poupin et déjà vieilli incarne merveilleusement le personnage ! Je le vis à Moscou adapté au théâtre. Enfin, quand j'eus la possibilité, par l'intermédiaire de son ami et éditeur Nikita Struve, de poser quelques questions à Soljénitsyne pour mon livre, j'en préparai une sur Oblomov. Malheureusement, Soljénitsyne n'avait pas relu le roman depuis sa jeunesse où sa lecture avait dû être fortement influencée par l'interprétation marxiste (Oblomov comme parasite social...) et Struve n'insista pas. Dommage, une belle rencontre ratée !