Mais qui est Chestov et comment en suis-je venue à le lire ? Ce n'est pas un auteur très connu et il ne doit pas être courant de le découvrir ex nihilo, pour reprendre le titre de l'article qui occupera la suite du billet. Il me semble que je dois remonter à Gabriel Matzneff et Cioran, que c'est par eux que j'eus connaissance de Chestov. Je commençai à les lire en 1996 pour Matzneff, 1997 pour Cioran. Feuilletant le cahier des lectures, je trouve, peu avant celle des Commencements et les fins, la mention du dictionnaire philosophique de Matzneff, Le taureau de Phalaris, dont maints articles sont consacrés à l'orthodoxie et où j'appris le mot "acédie", qui appartient au vocabulaire des moines. Il est très probable qu'il s'y trouve un article sur Chestov qui était un philosophe religieux russe. Il possédait deux caractéristiques qui m'attiraient : il était anti-rationaliste et aimait penser avec les écrivains. Il commenta ainsi Pascal, Dostoïevski, Tolstoï, Nietzsche, Tchékhov...  J'appréciai qu'il donne à la part irrationnelle de l'homme sa place première dans la pensée ; qu'il lie la pensée et la vie : je notai dans mon journal la phrase suivante, issue de son ouvrage le plus célèbre, Athènes et Jérusalem, lu en 1998 : "penser dans les catégories dans lesquelles on vit" ; j'aimai sa prose à l'emporte-pièce, même si elle rend ses œuvres difficiles à résumer et à se rappeler. Athènes et Jérusalem ne comporte aucun plan visible - sans chapitres ni parties - et est truffé de longues citations en grec et en allemand non traduites ! Je lus en 2001, dernière lecture de Chestov semble-t-il, La philosophie de la tragédie, dont je n'ai aucun souvenir. J'ai été surtout marquée par son article sur l'œuvre de Tchékhov, intitulé La Création ex nihilo, qui ouvre le recueil Les commencements et les fins.

Je connaissais le Tchékhov dramaturge. En 1996 j'avais lu La mouette, parce qu'un camarade de la revue dans laquelle j'écrivais m'en avait parlé avec émotion. Je constate avec surprise que je notai ma lecture ++++ alors qu'a posteriori je juge ne pas avoir vraiment compris la pièce ni ne l'avoir aimée ! Je cessai d'ailleurs de lire l'auteur, horripilée par les commentaires que j'entendais à chaque fois qu'une de ses pièces était jouée au théâtre : humanisme, morale, bonté, espoir, cœur... bref, le règne des bons sentiments et de la bien-pensance. Pouah !
En lisant La Création ex nihilo, j'appris tout d'abord que Tchékhov était avant tout nouvelliste, aussi grand, et pour Chestov plus grand encore, que Maupassant. Puis Chestov s'attachait à dévaster la réputation lénifiante de Tchékhov à grands jets d'acide : non, l'écrivain n'était pas un humaniste plein de bonté envers ses personnages. Au contraire, il n'y avait pas plus grand démoralisateur que lui. Quelque espoir l'un de ses personnages puisse avoir, quelque foi il ait, en la politique, la religion, l'art ou l'amour, Tchékhov s'évertuait à la casser. Au début de la nouvelle, le personnage tchékhovien est jeune et idéaliste. Il souhaite travailler utilement pour la société, faire le bien autour de lui, aimer absolument. Il attend beaucoup de l'avenir. Très vite, il se heurte pas tant à l'adversité qu'à la médiocrité, une médiocrité générale, qui l'atteint s'il ne l'avait déjà en lui... et pire, qui le brise. Là encore, peu d'éclats, mais un vieillissement prématuré du corps, un endormissement de l'être, un avilissement de l'âme. "Dors ton sommeil de brute" cite Chestov : voici le destin qui attend le personnage tchékhovien, à qui son auteur cruel n'offre aucune chance de s'en sortir car il n'en fait pas un battant. Désormais, il ne vit plus, il se traîne.

Tchékhov serait finalement plus pessimiste, plus nihiliste même, que Maupassant ? Même pas besoin d'alcool, de violence, à peine de folie, pour mener à bien sa tâche démoralisatrice et perdre ses personnages. Il suffit de leur laisser entrevoir un horizon totalement ouvert, de susciter en eux un immense espoir, et comme Tchékhov le fait merveilleusement bien !, puis de les lâcher dans la vie et les faire trébucher ; enfin les voir renoncer, et les décrire avec une ironie noire... Ce portrait de Tchékhov écrivain me donna grande envie de le lire et influença cette lecture. Je ne le fis pas immédiatement : j'achetai l'intégralité de ses nouvelles traduites par Vladimir Volkoff au Livre de Poche et les lus en 2001. J'aimai particulièrement le long récit La steppe, Ionytch, La fiancée, et La dame au petit chien qui fera l'objet du prochain billet.