Je les lus en 2001, alors que je préparais mon livre sur Soljénitsyne : il y avait quelques pages concernant Soljénitsyne, la lecture qu'Akhmatova fit d'Une journée d'Ivan Denissovitch, leur rencontre ; ce genre de lectures me permettait en outre de mieux comprendre l’histoire de la littérature russe et l’atmosphère des années staliniennes. Lire les Entretiens avec Anna Akhmatova c’est plonger dans un monde où la littérature, celle qui n'est pas officielle, ni de propagande, ni de diversion, est chose sérieuse – pour ceux qui écrivent comme pour ceux qui lisent. Elle sauve, elle heurte ; elle provoque une conversion, elle s’offre à la violence.  A son échelle, l’attentat contre les journalistes et caricaturistes de Charlie Hebdo en janvier 2015 nous a rappelé cette réalité qui ne semblait concerner que des pays sous dictature.

Deux écrivains se retrouvent régulièrement dans la chambre de l’un d’eux à Léningrad et, protégés par la musique de Bach jouée sur l’électrophone, parlent discrètement littérature, terreur, famille : le tout est inextricablement lié. Lydia Tchoukovskaïa passe des heures d’administration en administration pour savoir ce qu’est devenu son mari arrêté et lui envoyer lettres et colis, ignorant qu’il a déjà été fusillé ; elle-même n’échappera à l’arrestation qu’en quittant son appartement ; elle perdra son travail. Le mari et le fils d’Akhmatova sont déportés au goulag : elle passe de longues journées d’attente devant les prisons de Léningrad. Prudentes et courageuses, elles confièrent à la littérature la tâche d’enquêter, de témoigner sur cette période de la Grande Terreur et de prier pour les victimes. Tchoukovskaïa écrivit son roman Sofia Petrovna sur les purges staliniennes en cours ; et elle décrit dans les Entretiens comment, avec quelques personnes de confiance, elle apprenait par cœur les vers que composait Akhmatova avant qu’elle ne les brûlât dans le poêle de sa chambre pour ne laisser aucune trace écrite compromettante. Ces vers qui composeraient notamment le Requiem pour la Russie sous le totalitarisme et qu’Akhmatova ne s’autorisa à mettre sur papier qu’au moment de la publication d’Une journée d’Ivan Denissovitch de Soljénitsyne, signe tangible qu’on avait changé d’époque et que tout retour en arrière était impossible. Le Requiem avait ainsi connu plus de vingt ans d’existence immatérielle. Quelle leçon pour tout apprenti écrivain !

Je ne sais plus si elle aborde la question dans les Entretiens mais un aspect de la vie d'Akhmatova me frappa, et c'est celui auquel je fais référence en introduction de ce billet. De par ses origines sociales comme de ses choix esthétiques, Akhmatova était considérée comme une ennemie du régime bolchévique.  Ses poèmes d'amour, qui la rendirent célèbre avant la Révolution,  étaient fort éloignés de la passion révolutionnaire.  Son mari de l'époque, le poète Nicolas Goumiliov, aussi connu pour ses sympathies monarchistes, fut fusillé en 1921. Les amis d'Akhmatova la pressèrent alors d'émigrer pour assurer sa sécurité, sa liberté artistique et l'avenir de leur fils Lev. Mais Akhmatova refusa ce qu’elle nomma, dans un poème, une tentation du diable. Sa responsabilité de poète lui intimait de ne pas chercher refuge loin de son peuple mais de rester avec lui, de vivre son épreuve et d’en témoigner. Elle assuma cette responsabilité, la plaçant au-dessus de sa responsabilité de mère.

Est-il juste de penser que Lev Goumiliov pâtit de la décision de sa mère ? Sa vie fut certes dramatique, mais comme tant d’autres ! Il est vrai que son nom, celui d’un « ennemi du peuple », perturba ses études universitaires : le Parti lui interdit certains sujets. Il fut arrêté trois fois (la première à 23 ans), fit cinq ans de camp de 1938 à 1943 pour avoir, dans un cercle d’amis, lu un poème d’Ossip Mandelstam – ami de ses parents – contre Staline, poème qui vaudra la mort à Mandelstam ; une seconde fois en 1949 : il fera à nouveau sept ans de camp. Il reprochera à sa mère de ne pas avoir tout fait cette seconde fois pour l’en sortir, alors qu’il subissait peut-être le contrecoup des attaques virulentes dont elle était alors l’objet. Akhmatova n’était pas inflexible et souffrait de ce qu’il endurait. Rompant avec sa décision de rester silencieuse puisqu’elle ne pouvait écrire librement – hormis des poèmes patriotiques pendant la guerre – en Akhmatova la mère se résolut à écrire une ode à Staline pour tenter de libérer son fils. Ce fut en vain.

Par sa décision tragique de rester en Russie soviétique bien qu’elle fût considérée comme ennemie par le nouveau régime, et son refus – presque – total de participer à la littérature de propagande, Akhmatova donna une autre envergure à son œuvre et fut un exemple, et une raison d’espérer, pour ses lecteurs comme pour les autres écrivains. Le sacrifice en était le prix. Admirable monstrueux courage.

A la fin de cette année 2001, je lus Requiem dans une édition bilingue. Dix ans plus tard, j’assistai à une représentation de l’opéra de Bruno Mantovani Anna Akhmatova, composé sur un livret qui adaptait ces Entretiens et évoquait la relation de la poétesse avec son fils. J’étais très curieuse de cette œuvre, mais fut déçue : aucune dramaturgie, musique monotone aux effets artificiels, interprétation maniérée de la pOëtesse comme si c’était une dame qui écrivait des vers pour tromper son ennui… Je partis à l’entracte.