J'avais également acheté à la librairie du Globe qui avait été par le passé la librairie soviétique officielle, face à la librairie de l'émigration des Editeurs réunis un enregistrement de la nouvelle en russe. J'écoutais en suivant le texte avec un grand plaisir, m'exerçais à reproduire les intonations. Enfin, je laissai tomber ce dernier et me contentai de suivre la lecture remarquable des deux comédiens qui jouaient si bien le ton tchékhovien, mélange de soupirs, de pathos et d'ironie, un mélange tragi-comique. Je l'écoutais comme on écoute une pièce musicale.

La nouvelle commence en été dans la station balnéaire de Yalta. Gourov, un moscovite mal marié en recherche d'aventure, repère une dame seule qui promène le long de la mer son petit chien. Le chien lui donne un prétexte pour faire connaissance avec la dame, Anna, épouse d'un fonctionnaire resté dans leur ville de province (on dirait une sœur d'Anna Karénine). Assez vite, ils nouent une liaison amoureuse.  Mais ce qui, pour Gourov, devait rester dans l'ordre des plaisirs de l'été et de la chair, est grevé par le caractère entier et absolu d'Anna que sa vie médiocre étouffe, et qui entrevoit avec lui une possibilité d'aimer et de vivre autrement, en accord avec son idéal. Gourov est décontenancé par ses réactions, qui confèrent une teinte mélancolique à leurs journées ensemble. A la fin de l'été, leur séparation est néanmoins inévitable.  

Les pages qui content le retour de Gourov à Moscou sont parmi mes préférées. Il a repris sa vie de routine mais le souvenir d'Anna le hante et lui révèle ses sentiments pour elle. Montant en voiture après une soirée passée à des jeux de cartes, il songe à la terne apparence de sa vie. Le faux couple que sa femme et lui forment, vidé par le mépris et l'indifférence ; les conversations mondaines insignifiantes ; les occupations passe-temps. Il garde en lui, secret, ce qu'il éprouve de plus beau, son amour pour Anna. Il se fait alors la réflexion, en contemplant le spectacle morne de la vie sociale, qu'il en est peut-être ainsi de tous, chacun préservant sa meilleure part en lui et ne laissant sur la scène du monde qu'une peau inhabitée.

Je fus frappée par la justesse de cette réflexion. J'ai souvent regretté qu'un récit de voyage ou de quelque autre événement, par exemple, se réduise à un pur anecdotisme centré sur ce qui se passe mal et laisse de côté des émotions et des pensées plus profondes alors qu'elles sont, pour reprendre le titre d'un livre de l'anthropologue Françoise Héritier, le sel de la vie et ce qui en révèle la beauté. Il est vrai qu'elles sont plus difficiles à dire, tant par la justesse d'expression que par la vulnérabilité qu'elles demandent, et qu'elles ont besoin d'un cadre plus intime que celui de la vie sociale. C'est un privilège d'internet, avec sa confusion entre le public et le privé, que de pouvoir accueillir une telle expression, réservée auparavant aux relations affectives et aux œuvres d'art. Même si elle entraîne souvent une mise en scène de soi, au détriment de ce qui devait être dit, l'ostentation de la part belle de notre être est souhaitable. (C'écrivant, je pense à ma lecture en 2006 de L'honnête homme de Baltasar Gracian et à sa parabole du paon, à qui seule l'envie, c'est-à-dire ici la haine, peut reprocher de montrer sa beauté. Gracian, du moins dans la traduction de Benito Pelegrin, utilise abondamment le mot "ostentation" et ses dérivés.)

Gourov se décide à revoir Anna. Il se rend dans la ville où elle habite, lui fait connaître sa présence. Dans la chambre d'hôtel où ils se retrouvent, ils rendent compte l'un à l'autre de la profondeur de leurs sentiments, de leur désir de vivre ensemble. J'aimai la façon dont Tchékhov, en deux phrases, le montre : ils s'avouent leur passé, ils se pardonnent leurs fautes. Ils font place à l'avenir. Que peut-il être ? Comment répondre à la promesse de cet amour naissant ? La réalité avec ses terribles obstacles se présente immédiatement à leur imagination. Comment, comment faire ? est la question lancinante qui les taraude. Le plus dur ne faisait que commencer : telle est la fin très ouverte de la nouvelle.  Très ouverte dans mon souvenir, avec ce dernier mot qui conclut la nouvelle : "commencer", et que je tirai vers la promesse, le possible.  Après avoir repensé à l'article de Chestov sur Tchékhov en lui consacrant un billet, et relu le dernier paragraphe de la nouvelle, je suis moins optimiste. Car Anna et Gourov, quand ils pensent à l'avenir, font de la vie meilleure qu'ils espèrent de leur amour un objectif à atteindre, dont ils cherchent le chemin. Au lieu de s'aimer ici et maintenant, et de s'appuyer sur leur amour pour surmonter la médiocrité de la vie et voir ses beautés, ils semblent en faire un horizon autant dire une utopie qu'ils ne savent, et pour cause, comment rejoindre. Je n'irai pas jusqu'à dire que cette fin les condamne, mais l'ouverture offerte par Tchékhov est en effet très aiguë... Car le fait qu'ils passent dans cette ouverture dépendrait essentiellement d'une force intérieure dont les personnages tchékhoviens sont cruellement dépourvus.