Contrairement à Proust qui écrit que telle lecture lui rappelle la qualité du moment pendant lequel il l'a faite, je ne me rappelle guère les circonstances dans lesquelles j'ai lu un livre. Mais il y a une exception remarquable pour le roman de John Updike. Je me souviens très bien du vieux et haut lit où, fourbue après une longue journée de vendanges qui avait exigé de moi des efforts musculaires jusqu'alors inconnus, je m'allongeais péniblement mais délicieusement ; après avoir attrapé le gros volume de Couples qui avait attendu sur la table de nuit, je rabattais la couette sur mon corps endolori, prête à plonger dans d'autres sortes de coucheries. Je trouvais très plaisant, alors que mes courbatures rendaient aléatoire le moindre mouvement, de lire les activités sexuelles entrecroisées et incessantes de quelques couples d'amis dans une banlieue pavillonnaire américaine. L'adultère était bien une occupation de bourgeois qui n'avait pas à reconstituer sa force de travail pour le lendemain ! pensais-je. Je me prenais pour une ouvrière agricole.

Cette remarque sociale avait son fondement car le roman de John Updike a un arrière-plan sociologique et politique que l'on retrouve dans la série télévisée Mad Men, que j'ai regardée pour la deuxième fois récemment et qui m'a rappelé, autant que Tolstoï, ma lecture de Couples. Il s'agit de la même bonne bourgeoisie blanche des années soixante. Le couple se forme en ville, c'est-à-dire à Manhattan, vue comme une Babylone incompatible avec une vie morale. Au premier enfant donc, si la femme travaillait elle cesse de le faire et le couple part vivre dans une lointaine banlieue pour avoir air, calme et labrador. Quelques années plus tard, parfois dès le deuxième enfant, la volupté s'invite et l'homme plus souvent que la femme, mais ce peut être chacun, entretient une liaison adultère. Updike saisit ses couples à une époque particulièrement intéressante pour un romancier. Les désirs individuels exigent de plus en plus impérieusement d'être satisfaits et ici, viennent se heurter à une structure sociale qui, à défaut d'être assez forte pour empêcher leur réalisation, réussit tant bien que mal à les contenir dans un formalisme moral la vilipendée hypocrisie bourgeoise ou là, parviennent à la faire voler en éclats. La petite ville où Updike faisait évoluer les couples était traitée comme un milieu fermé : tous se connaissaient au moins de réputation, et il n'était pas certain qu'ils ignorent ce qui se vivait sous l'apparence d'une tradition familiale maintenue.

Ce n'est cependant pas la pertinence sociologique du roman qui me donna tant de plaisir à la lecture. Le récit des innombrables adultères aurait pu très vite me lasser, le sujet du roman était en soi banal, mais il était écrit dans une prose d'une grande beauté poétique. Le texte en anglais devait l'être, mais la traduction que j'en lus lui faisait honneur.  Deux mouvements contradictoires créaient cette beauté. La célébration du plaisir à découvrir la nudité d'une nouvelle personne, ou plutôt le lien que le rapprochement sexuel créait avec une personne dont, jusqu'alors, l'on n'avait qu'une connaissance sociale. L'intimité sexuelle permet-elle de dévoiler la vérité d'une personne ? L'un des personnages masculins le chantait ; l'intimité nouvelle qu'il découvrait en chacune des femmes qu'il déshabillait, sa beauté particulière, incomparable, l'émouvait à chaque (première) fois. Mais ainsi qu'une atmosphère étouffante émanait de cette petite ville tranquille, une immense tristesse affleurait sous le lyrisme du nombre : n'existe-t-il pas une seule personne fiable ? La parole donnée, l'amour, semblaient avoir pour toujours déserté cette Babylone pavillonnaire.  Aujourd'hui, ce sont les émotions qui me reviennent quand je pense à Couples, roman élégiaque de l'infidélité.