Ce qui est plus clair dans mon esprit est pourquoi j'ai envie d'écrire un billet sur lui : l'idée m'en est venue en écrivant sur la comtesse de Ségur. Outre la trilogie des Fleurville, j'ai un souvenir assez marqué de Quel amour d'enfant ! J'aimais beaucoup ce roman que je lus plus d'une fois et que j'eus même l'idée saugrenue de recopier dans un cahier je ne suis pas certaine de l'avoir fait en entier mais me souviens que je m'installais par terre devant la table basse du salon et pendant que le reste de la famille regardait la télévision ou vaquait à toute autre occupation, je copiais, tel un Bouvard et Pécuchet de la littérature. J'aimais les cahiers, j'aimais écrire mais ne savais pas quoi : je m'appropriai ce roman aimé. Quel amour d'enfant ! était l'exclamation par laquelle les parents de Gisèle commentaient amoureusement le moindre caprice, la moindre colère de leur fille.  

Et je pensai au grand thème de l'aveuglement parental, et plus largement de l'aveuglement des adultes face aux enfants. Les adultes sous-estiment les sentiments des enfants, leur intelligence, leurs capacités ; ils sur-estiment leur compréhension intellectuelle ; ils sur-interprètent leurs émotions ; ils négligent leur parole si elle ne vient pas sous leur dictée : bref, ils sont rarement à bonne hauteur et se trompent ordinairement. Et me revint alors en mémoire la chute de Sa Majesté des Mouches : quand des enfants naufragés sur une île sont enfin retrouvés, la vie qu'ils ont connue et qui leur a fait éprouver tous les sentiments humains et apporter les réponses de la civilisation est traitée avec condescendance par les adultes, réduisant cela à des "jeux d'enfants". Alors les gamins, vous vous êtes bien amusés ? Oui, il y a eu meurtre. 

Sa Majesté des Mouches n'est pas tant un roman sur les enfants qu'un conte sur l'enfance de l'humanité. S'aveugler sur elle est s'aveugler sur soi. L'histoire est visiblement un conte moral, désireux de montrer l'effort rationnel et spirituel que doit fournir l'être humain pour maîtriser ses émotions et construire un monde habitable dans une nature belle mais éprouvante. A aucun moment l'intention morale de l'auteur ne s'appesantit sur le récit et les personnages des enfants prennent vie très rapidement, distingués par leur âge les tout petits qui seront à protéger et qui restent sur le rivage et les plus grands qui organisent la survie et le sentiment qui les domine. L'intensité et la gravité propres à cet âge sont merveilleusement rendues, et nous voyons l'île à travers leurs yeux : ses paysages grandioses dégagent une énergie dont la force s'impose à nous comme elle s'impose aux enfants telle une présence mystérieuse. L'inquiétude que suscite la nature se transforme en émotion esthétique chez l'un des enfants, le poète ; il vivra une expérience mystique, dans de très belles pages qui dans mon souvenir valent celles d'Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry, autre Anglais lyrique. L'autre personnage-clé parmi les enfants est le bon chef qui accepte la charge du pouvoir au nom du service et de la responsabilité. Dans son abnégation et sa volonté de protection des tout petits, il m'évoque l'Emmanuel dans Malevil de Robert Merle, lu en 2011, roman qui aborde une problématique proche (une communauté organise sa survie après une catastrophe nucléaire).  Avec ses fidèles, il s'oppose au groupe d'enfants-chasseurs chez qui est né, avec le meurtre, le désir de puissance et de domination pour ses propres intérêts. L'affrontement entre les deux groupes est un pur moment d'exaltation littéraire !

Sa Majesté des Mouches nous rend à notre enfance. Le roman nous dit qu'elle n'est pas un état que l'on quitte définitivement au-delà d'un certain âge ; elle est la strate primordiale de notre personne, celle des peurs, des joies et des rêves, qui nous meut jusqu'à la mort et que la raison doit reconnaître humblement avant de la couronner. On n'est pas sérieux quand on oublie son enfance.