J'empruntai ce livre par curiosité, parce qu'un jour dans la librairie Gibert Joseph du boulevard Saint-Michel où j'aimais flâner, un homme âgé, me voyant feuilleter Tombeau pour 500 000 soldats du même Pierre Guyotat, m'objurgua, d'une voix aux accents suppliants, de ne surtout pas lire ce livre, ajoutant avant de s'éloigner que personne ne devait lire ça et encore moins une jeune femme. Je ne sais combien de temps exactement s'écoula mais quand je vis le nom de l'écrivain à la bibliothèque du centre culturel français de Moscou, la demande de l'inconnu me fit tendre la main vers l'un de ses livres ; ce ne fut toutefois pas le Tombeau pour 500 000 soldats mais Eden, Eden, Eden que je pris, comme pour accéder symboliquement à la demande. Il n'aurait certainement pas approuvé ce choix, de toute façon, le deuxième ouvrage ayant été censuré comme le premier malgré, expliquait la quatrième de couverture, le nom des trois préfaciers, Leiris, Barthes et Sollers. (Je lis sur l'internet qu'il a été interdit à l'affichage et aux mineurs une dizaine d'années, jusqu'en 1981.) Les deux ouvrages ont pour cadre la guerre d'Algérie, que l'auteur fit et pendant laquelle il fut emprisonné quelques mois entre autres pour "atteinte au moral de l'armée". Ce n'était donc pas une lecture pour les soldats non plus ! Il ne s'agit pas de pamphlets pourtant, et dans mon souvenir, rien n'était dit sur les événements en eux-mêmes. Leur réalisme à longue focale écrasait toute perspective, ne scrutant des personnages et de leurs actions que le corps, sa peau, ses nerfs et ses productions. Je ne pourrais donner aucun résumé d'Eden, Eden, Eden : je ne suis même pas sûre qu'il y eût des noms. Je me souviens de la fournaise d'une zone, de sa crasse, de blessures, de baise et de matières en tout genre, le tout charrié par une prose lyrique, qui ne manquait pas de beautés ni de souffle, ce qui me permit de suivre pendant quelques dizaines de pages, avant définitivement de m'embourber. Il ne semblait pas qu'aller plus loin dans l'œuvre apportât autre chose que la répétition : j'avais goûté, cela me suffisait. Je ne me souviens précisément que d'une expression, qui désigner le sexe de l'homme : "l'amas sexuel". La métaphore de l'amas, le tas de chair qu'elle évoque, donne une idée du style de Guyotat. 

Ce matérialisme lyrique me rappela alors, et aujourd'hui encore, le style de l'écrivain soviétique Andreï Platonov, auteur notamment de Tchevengour, lu en 2000. Le slaviste Georges Nivat trouva la bonne expression à son sujet, parlant de "pâte langagière" (lue en 2001 dans son recueil d'études Russie-Europe, la fin d'un schisme). J'avais la même sensation de devoir marcher dans de la vase, qu'à chaque pas je devais lutter contre l'abandon de la lecture. Au moins chez Platonov étais-je en empathie avec les personnages, utopistes en quête d'un paradis sur terre qui s'embourbaient aussi bien que moi ; les êtres qui peuplent la prose de Guyotat, eux, dans la douleur et la boue jouissent.

Sans qu'il y ait cette correspondance entre le style et le thème, d'autres textes procurent la sensation identique d'entrer dans un monde compact, où les phrases s'épaississent ainsi que des cloisons et où le sens se cherche avec tant d'effort que le plaisir est absent. Certains démentent leurs titres prometteurs de légèreté : je pense à L'Herbe et au Vent de Claude Simon, lus en 2006, qui à la longue m'étouffèrent. Je suppose que Proust pourrait être rangé parmi ces auteurs dont l'accès à l'
œuvre doit être forcé. Il est vrai que je mis du temps à apprécier Proust. Mais on trouve chez lui une lumière qui aide le lecteur à trouver son chemin : l'humour, dont sont dépourvus les autres écrivains. Outre que Proust invente des personnages aussi mémorables que ceux de Balzac, il les fait jouer dans une comédie sociale où le décalage entre les convenances et le désir, le moi et le paraître, est subtilement rehaussé dans les discours. La prose de Proust n'est pas univoque, elle intègre bien d'autres voix. C'est sans doute ce qui me gêna le plus dans Guyotat ou Simon, être immergée trop longuement dans le flux d'une voix unique. J'aurais été plus réceptive s'ils avaient écrits dans de petits formats.