J'allais à l'étranger, je choisis des œuvres dans mon esprit très françaises et propres à être feuilletées, lues par morceaux : Les fleurs du Mal, Du côté de chez Swann, Connaissance de l'Est de Paul Claudel (des poèmes en prose, comme j'avais commencé à en écrire), et les Pensées. Le choix fut bon car je les fréquentai tous pendant le temps que je restai là-bas.

J'emportai les Pensées et pourtant, ce fut par un détour que je les ouvris, plus d'un an après mon départ. Je gagnais ma vie en enseignant le français dans une école de langues, et devoir expliquer les règles de grammaire m'obligeait à les réviser et à approfondir leur connaissance ; le fait d'apprendre le russe, langue à la grammaire ardue, avec des déclinaisons, un système verbal très différent de celui du français, encourageait les comparaisons et cet approfondissement ; enfin, j'avais emporté le manuscrit du Soljénitsyne, que j'entrepris de relire l'été 2004 et de réécrire à la lumière des remarques d'un éditeur sur mon style. Tout cela m'incita à lire le Traité de la ponctuation française de Jacques Drillon - mais je ne sais comment j'entendis parler de ce livre - puis, ce dernier l'évoquant élogieusement dans son traité, j'achetai lors d'un bref séjour à Paris La logique de Port-Royal où Antoine Arnault et Pierre Nicole, grandes figures du monastère janséniste, nous apprennent à bien raisonner et donc à bien écrire. D'eux à Pascal, il n'y avait qu'un geste et je rouvris les Pensées.

Dans cette lecture, qui était le troisième, je fus plus attentive tant aux remarques sur le style qu'au style même de Pascal. J'admirai l'usage excessif à nos yeux et que les professeurs n'auraient pas manqué de réprouver, mais usuel à l'époque classique, de la conjonction "que" sans que la phrase en soit appesantie ni ralentie. J'admirai le rythme de sa prose, sa concision, sa densité. Le secret de son rythme réside dans les ruptures, la juxtaposition de phrases longues et courtes qui lui permet de tirer les conséquences de la remarque suivante : l'éloquence continue ennuie. Son art de la formule est si grand que l'on en garde tous en nous un certain nombre, devenues proverbiales. J'aime en particulier sa manière de tirer un mot dans plusieurs sens pour faire jouer ses nuances et nous faire entendre une vérité : la vraie morale se moque de la morale ; le cœur a ses raisons que la raison ignore ; l'homme est si ordinairement fou que ce serait être plus fou encore que de ne pas l'être (je cite de mémoire, sans exactitude, mais ce sont des phrases que je me répète souvent, et la dernière, je la relie directement à Swift et aux affreux chevaux rationalistes des Voyages de Gulliver). Pascal a l'art de voir tous les aspects d'une question, et de n'en laisser aucun de côté. Il n'est assurément pas un demi-habile ! Je partage sa joie quand, lecteur, il découvre derrière l'auteur, un homme : la lecture doit être une rencontre et ainsi qu'une rencontre, elle vous change. Je m'amuse de ses facéties contre ceux qui n'ont que moi, moi, moi, à la bouche, mon ceci, mon cela, qu'il compare à des bourgeois ayant pignon sur rue : c'est tout nous que je reconnais là, dans l'abus que nous faisons des possessifs.

Pourtant, si l'invocation continue de soi est haïssable, je ne le suivrai pas dans la critique de l'introspection à la Montaigne (le sot projet qu'il a de se peindre!). D'une part, ce serait contradictoire avec l'entreprise du Maillage des lectures qui s'inscrit dans une veine autobiographique ; et l'autobiographie n'est pas égocentrique quand elle reconnaît la porosité du moi, infini maillage de fécondations multiples, dont on peine à discerner l'intérieur de l'extérieur. Enfin, je ne le suivrai pas non plus dans la critique de l'imagination comme source d'illusion et de mensonge. Si l'imagination donne des ailes à la bêtise, en lui montrant tout ce qu'elle peut oser, elle participe également de l'intelligence et aide à penser. L'illusion provient bien davantage ou des erreurs de logique, ou des passions, pour reprendre un terme de l'époque classique, qui faussent la logique, par exemple en la poussant à bout.

Je suis certaine que ce ne sera pas là ma dernière lecture des Pensées.