Je lis rarement de livres se présentant sous forme de dictionnaire. Je ne suis par exemple absolument pas cliente de la collection des Dictionnaire amoureux de…, même quand le sujet m’attire. Cette forme va à l’encontre de mon goût pour la lecture continue, et je la suspecte d’être un alibi paresseux pour les auteurs qui ne laissent pas l’œuvre en devenir leur imposer sa forme. Je fis exception pour l’ouvrage de Dantzig, dont la forme dictionnaire se prêtait idéalement au sujet; et par-delà les différentes entrées, il y avait une unité réelle du livre.

Il y avait une unité de ton, faite d’érudition, d’esprit, et de parti-pris esthétiques argumentés. Dantzig séparait nettement ses goûts et ses dégoûts dans la littérature française, et il ne se gênait pas non plus pour évoquer des écrivains étrangers. Il n’y a que les écrivains pour tailler ainsi franchement dans le vif et mépriser les reconnaissances obligatoires en assumant totalement leur point de vue. Je me souviens malgré tout plus des œuvres qu’il admirait que de celles qu’il n’aimait pas. Les entrées sur les écrivains qui l'enthousiasmaient étaient pleines de cette connaissance amoureuse qui m’enchante : celles sur La Recherche, bien sûr, sur le théâtre de Racine, les Mémoires de Saint-Simon, ou les nouvelles de Scott Fitzgerald… Elle fut communicative, et je dois à Dantzig d’avoir lu des extraits des Mémoires, et d’avoir relu, après bien des années et alors que je n’en gardais aucun souvenir, Gatsby le Magnifique en 2012. Je lui dois surtout la lecture du Problème du style de Rémy de Gourmont, que j’achetai dans une vieille édition et lus également en 2012. Je suppose donc que mon achat de l'édition de poche du Dictionnaire égoïste de la littérature française et ma conséquente relecture eurent lieu la même année.

Les réflexions de Dantzig sur le style et sur ce qui fait une œuvre sont mes principaux souvenirs du Dictionnaire. En lisant l’ouvrage de Rémy de Gourmont, je me rendis compte que nombre de ces réflexions lui devaient beaucoup, notamment sa charge contre le bien écrire. Il n’y a pas de romans mal ou bien écrits selon leur conformité à des règles (éviter les répétitions, ne pas abuser des adjectifs, ne pas faire de phrases trop longues, ou respecter les règles de construction d’un personnage, d’un dialogue…), répétait-il, mais des romans écrits ou non écrits. Le roman écrit, c’est-à-dire pensé par son auteur, un écrivain qui connaissait sa langue et utilisait consciemment ses ressources, créait ses propres règles. Dantzig donnait des exemples probants, en premier lieu avec Proust qui utilise beaucoup d’adverbes de liaison (cependant, toutefois, etc.) et des phrases très longues qui feraient se récrier le responsable d’un atelier d’écriture… Plus que de ne pas abuser d’adjectifs, il importait de bien les choisir. De plus, si le style, c’est l’homme, comme disait Buffon, la répétition faisait l’originalité de l’œuvre. Deux digressions dans un roman pouvaient être maladroites, cinquante digressions étaient le principe formel de Vie et opinions de Tristram Shandy de Laurence Sterne (lu en1999). Lecture plaisante, ce Dictionnaire fut aussi une leçon de littérature.

Mais je ne peux terminer cette recension de mes bons souvenirs sans un bémol. Je parlai d’érudition : celle-ci impressionne facilement tant qu’elle parcourt des terres à nous inconnues ; qu’elle vienne sur les nôtres, et des béances apparaissent. C’est ainsi que, évoquant, sans doute en exemple des conséquences néfastes de l’engagement de la littérature en politique, le poète Alain Bosquet qui avait commis un pamphlet contre Soljénitsyne au moment de la publication de L’archipel du Goulag (Pas d’accord, Soljénitsyne ! non noté, lu vers 1996), Dantzig en vient à écrire sur l’écrivain russe. En une page quel ramassis d’erreurs factuelles ! Il y avait également des illogismes au cœur du texte : le pamphlet est publié alors que Soljénitsyne est en prison, mais qu’il publie L’Archipel, où il évoque… ses années de prison ! Le texte n’avait pas été relu attentivement. Cette page a jeté a posteriori un doute sur la fiabilité de celles déjà lues du Dictionnaire égoïste de la littérature française.