Contrairement à ma collègue, je n'ai aucune attirance particulière pour les peuples du Nord, mais là n'est pas la question. Attachée à un personnage, je suis prête à le suivre partout, quelle que soit sa culture, quelle que soit son époque, même si a priori ni l'une ni l'autre ne m'attirent. C'est donc en conséquence de cet attachement au personnage que j'accepte de voyager dans le temps et dans l'espace, et que je découvre un mode de vie autre, une pensée étrangère. Pourquoi pas les Tchouktches ? Mais je veux un roman. Pas un artifice romanesque prétexte à un exposé sur des us et coutumes. 

Iouri Rytkhéou tombe malheureusement dans ce travers avec L'étrangère aux yeux bleus. L'étrangère est une jeune ethnographe russe venue étudier une tribu tchouktche. Elle décide de devenir la femme de l'un d'eux uniquement pour le bien de son étude. Elle découvre, et l'auteur derrière elle nous décrit, le mode de vie traditionnel, menacé par la société industrielle moderne incarnée ici par le soviétisme (mais le roman n'est pas une critique en règle de cette société), et les rites chamaniques. Elle s'assimile si bien à la tribu que c'est à elle que le chamane transmettra le secret des rites. Le personnage de l'ethnographe est inconsistant ; les extraits de son journal de bord sont risibles tant la voix intérieure de la femme sonne faux. Quant aux nomades, ils font partie d'un décor, celui de la tradition millénaire qu'ils représentent. Nous ne savons pas ce qu'ils pensent de cette femme étrangère venue s'installer parmi eux. Je fus agacée dans ma lecture par cette pseudo-fiction mal fabriquée. J'aurais préféré un récit de Rytkhéou sur son peuple, un témoignage sur son propre itinéraire, ou un essai, quitte à ce que celui-ci comprenne des récits de nature romanesque, dans la veine de Soljénitsyne ou de Svetlana Alexievitch. Il y aurait plus de romanesque dans un tel récit que dans une fabrication estampillée "roman" parce que c'est le genre qui se vend le mieux.

L'autre chose qui me gêna fut que je sentais le roman écrit pour le lecteur non-tchouktche. Je comprends que c'est inévitable dans le cas de Rytkhéou : son peuple comprend 15 000 âmes (m'apprend Wikipédia), le lectorat est forcément très restreint. L'écrivain a écrit dans sa langue natale, mais il a surtout écrit en russe. Il est littéralement l'ethnographe de son propre peuple et, du moins dans ce roman, je ne peux juger du reste de son œuvre, la littérature pâtit de sa volonté d'expliquer, de faire connaître. Cela donne une littérature folklorique. J'éprouvai le même sentiment quand je commençai à lire Amkoullel l'enfant peul d'Amadou Hampâté Bâ, emprunté vers 2012, et que je ne terminai pas. J'avais laissé un devoir moral dicter mon choix. J'avais remarqué, en feuilletant le cahier des lectures, que je lisais seulement de la littérature européenne et américaine. Par ailleurs, les littératures française, russe, et anglophone (Royaume-Uni, Irlande, Etats-Unis) étaient de très loin majoritaires. Me reprochant un manque de curiosité, je me dis qu'il fallait découvrir d'autres littératures et changer de continent. Dans cet état d'esprit, je parcourai le rayonnage de la littérature africaine dans une bibliothèque municipale de Paris et, reconnaissant une couverture déjà vue en librairie, saisis ce livre d'Amadou Hampâté Bâ, souvenirs de l'écrivain malien. La quatrième de couverture aurait dû m'alerter : l'auteur était devenu haut fonctionnaire international, son récit était plein de chaleur et d'humanisme... plein de bons sentiments, aurais-je dû traduire. Le livre s'adressait à l'ancien colonisateur : je vous explique d'où je viens, mon pays, ses tribus, nos mœurs, qui sont aussi pleins d'humanité que les vôtres. Regardez-nous, nous sommes ainsi, nous parlons comme cela, et que de pittoresque ! Je m'arrêtai avant la centième page, ennuyée.

Ne lisons pas par devoir. Je lis parce que, d'une manière ou d'une autre, je me sens appelée par cet écrivain, cette œuvre-là. Je n'ai pas le goût de l'exotisme, ni de curiosité universelle ; pour que je voyage, il faut que je sache que quelque chose, là-bas, est pour moi, m'attend. Et tant pis si jamais je n'entends d'appel vers tel rivage lointain. Mais si je l'entends, j'irai. Et je lirai un écrivain qui écrit pour lui, pour un lecteur universel, et qui n'explique pas d'où il parle. La littérature russe m'a déjà appris à me débrouiller avec des noms inhabituels, des réalités inconnues de mon quotidien. Le traducteur fera le reste avec quelques notes en bas de page pour lever les obstacles importants à la compréhension du texte. C'est ainsi que, attirée par ce que l'essayiste Mona Chollet en dit dans son Beauté fatale, lu en 2012, j'ai commencé à lire des textes japonais : Eloge de l'ombre de Junichirô Tanizaki (lu en 2013), le manga Quartier lointain de Jirô Taniguchi (offert, lu en 2016), et que j'ai acheté les Notes de chevet de Sei Shōnagon, toujours après avoir lu Mona Chollet sur ce livre.