Je me promis alors de ne jamais lire de version abrégée, mais fis deux entorses à cette promesse. La première quand je lus des extraits d’Oblomov en russe. J’avais déjà lu le roman de Gontcharov en français en 2001, lecture que j’avais adorée et qui fit d’Oblomov un de mes personnages préférés de la littérature. Quand je commençai à lire en russe vers 2002, j’achetai le manuel de Stéphane Viellard, Lire les textes russes. Dans l’analyse d’un extrait d’Oblomov, Viellard montrait comment Gontcharov utilisait les ressources du système verbal pour faire ressentir au lecture la perception qu’a le personnage du temps, temps d’immobilité et d’impassibilité. Pour la première fois, grâce à cette analyse, j’avais une lecture stylistique du russe. Cela me donna envie de relire le roman en russe. Je trouvai à la librairie du Globe une version bilingue, idéale pour moi, et passai donc sur le fait qu’elle ne présentait qu’une partie – mais très significative – du roman. Les coupures étaient si bien faites qu’elles étaient presqu’imperceptibles à celui qui connaissait déjà l’histoire.

La deuxième exception concerne les Mémoires de Saint-Simon, dont les éditions Folio ont publié des extraits en trois volumes. Je n’en achetai qu’un : je ne lus donc même pas les extraits en entier… J'associais Saint-Simon à Proust, qui admirait les Mémoires et les fait lire à des personnages d’A la recherche du temps perdu, la grand-mère du narrateur si je me souviens bien, et Swann si je m’en réfère à un souvenir indirect déjà évoqué et lié à ma lecture de Du sens de Renaud Camus. Un écrivain que l’on aime donne envie de lire les écrivains qu’il aime. Ce fut cependant une autre lecture qui me poussa à l’achat, celle du Dictionnaire égoïste de la littérature française de Charles Dantzig, faite la même année (2006). Dantzig est un grand lecteur de la Recherche et j’appréciai beaucoup les pages où il tente de définir cette œuvre géniale par ce qu’elle n’est pas. C'est en lien avec Proust qu'il écrit également sur Saint-Simon ; il loue sa phrase incisive, ses métaphores très dynamiques. Nous lui devons « être bombardé » ministre, image si populaire pour dire une promotion très rapide qu’elle est devenue un cliché. J’eus donc une certaine curiosité des Mémoires, mais n’avais pas envie de lire les quelque sept mille pages qu’elles comptent...

Le refus de lire une œuvre abrégée repose sur le principe qu’une œuvre est une unité et que chaque partie est nécessaire au tout. S’il est des passages particulièrement beaux et réussis, ils le sont d’autant plus à nos yeux qu’ils ont été préparés dans les pages précédentes par quelque détail, ou qu’ils répondent à d’autres scènes du roman, ou par la rupture qu’ils provoquent dans le rythme général de l’œuvre. Leur beauté n’est pas seulement intrinsèque, elle tient aussi à leur relation au tout. De même quand une œuvre comporte des longueurs : les raccourcir peut bien rendre le roman plus harmonieux sans rien enlever à l’efficacité de l’action, les longueurs en question peuvent être en soi une source de plaisir de lecture, et en allongeant le temps de lecture, ancrer le roman dans la mémoire du lecteur. Des mémoires, cependant, ne sont pas une œuvre aussi achevée qu’un roman ou a fortiori un poème. Rarement conçues comme un tout, avec sa cohérence et ses correspondances internes, plus lâches dans leur forme, elles s’écrivent au fil de la vie. Il est donc plus justifié de n’en lire que les belles pages pour en goûter toute la saveur, comme un vin est tout entier dans une gorgée.

Je garde de ces Mémoires, outre un réel plaisir de lecture tant elles sont savoureusement écrites et que l’homme Saint-Simon, intelligent, impétueux et injuste y apparaît entier, le souvenir de quelques scènes marquantes et l’impression générale que la vie à la cour de Versailles était épouvantable. L’ennui à la cour fait  trouver par exemple de très mauvaises blagues pour se venger d’un rival, comme débouler dans sa chambre au petit matin et verser dans les draps un baquet d’eau froide. Poilant ! Dans ce milieu clos et débilitant, les esprits se damnent dans la mesquinerie. Saint-Simon n’en est pas exempt, d’ailleurs, à écrire des pages sur le respect tatillon du protocole. Il ne s’agirait pas qu’un aristocrate s’asseye sur un tabouret auquel ni son titre, ni l’ancienneté de son lignage ne lui donnent droit. Ridicule, et cependant, travaillant dans un grand groupe, j’observe de semblables susceptibilités sur le respect de la hiérarchie, l’ordre de préséance et bien sûr l’accès privilégié au pdg. J’ai alors une pensée émue pour Saint-Simon, en me disant que le management moderne n’a pas tué toute symbolique.