J’entendis parler de ce livre à la radio, à peu près au moment de sa publication ; je ne sais plus s’il s’agissait d’un entretien avec Etienne Klein lui-même, auquel cas son goût pour la littérature, et sa capacité à vulgariser des sujets de science physique, eurent certainement un rôle dans ma décision d’acheter son livre et de le lire. J’en aimai en tout cas le titre ; et le thème du temps m'intéressait. Je le lus deux fois.

La deuxième fois, ayant décidé d’approfondir ma connaissance du sujet, je pris des notes, essentiellement sur le temps comme réalité physique, et sur les différentes théories scientifiques pour tenter de le définir. Je n’ai pas tout compris de cette partie du livre. La théorie des cordes, par exemple, en vogue pour expliquer ce qu’est le temps, m’est restée bien obscure. Je constate également que la prise de notes ne m’a pas permis de retenir précisément ce qu’écrit le physicien. J’ai beau avoir noté ce que signifie la théorie générale de la relativité, je suis incapable de me l’expliquer… Il faudrait que je rouvre mon carnet. C’est une chose qui m’arrive souvent quand je lis des livres d’idées : dans le meilleur des cas, une compréhension passive à la lecture, une idée générale et confuse gardée en mémoire, et le fait de savoir où retrouver ces idées si je les recherche plus tard. Bien que j’aie retenu quelques notions importantes liées au temps, l'irréversibilité, la causalité, il n’y a pas d’appropriation réelle du savoir. Je ne fais pas ce que je faisais étudiante : je ne cherche pas à mémoriser de manière active. Seuls se déposent en moi quelques détails.

Et ces détails proviennent plutôt de ma première lecture, alors qu’elle est plus ancienne. Elle s’était davantage arrêtée à ce que Klein appelait notre tendance à "habiller" le temps de notions qui, pour aller avec lui, ne se confondent pas avec lui. Nous avons tendance, en effet, à confondre par exemple le temps avec les événements qui ont lieu dans le temps. L’expression « temps cyclique » désigne ainsi le fait que les mêmes événements reviennent, non que le temps en lui-même revienne (ce qui signifierait que le futur serait déjà passé, et donc que la causalité n’existerait pas). Ou bien à confondre le temps avec ce qui le mesure. Klein se moquait ainsi d’un auteur de science-fiction qui, pour montrer que le temps s’était arrêté, avait écrit que les aiguilles de l’horloge s’étaient arrêtées ! Le temps est ce qui permet au monde d’être : que le temps s’arrête, nous cessons d'être. Nous confondons également souvent le temps avec ses effets, quand nous disons que le temps s’en va, alors que, l’écrivait Ronsard, « le temps s’en va/ hélas, non, nous nous en allons ». Nous confondons également le temps avec la perception que nous en avons, perception changeante, parfois le temps passe vite, parfois il s’étire… Toutes ces questions de vocabulaire, de perception subjective du temps, sont du livre ce qui eut le plus de retentissement en moi. Et elles m’ont rendue très sensible à notre façon de parler du temps.

D’où ce rappel lorsque j’entendis cette phrase du professeur de yoga : « Prenons le temps de savourer ce moment hors du temps. » Je me fis la réflexion que nous – la phrase du professeur reflétait une façon culturelle de parler du temps, ça c’est un souvenir de ma lecture de « Du temps » de François Jullien – confondions tellement le temps avec le mouvement, car le mouvement est ce qui nous permet de mesurer le temps, et avec le changement (effet possible du temps, et très réel sur nos vies), que lorsque nous sommes immobiles, attentifs à notre respiration, qui est une sorte de pulsation intime du temps, et en conséquence particulièrement disponibles au moment présent, voilà que nous serions transportés « hors du temps » ! Etonnant paradoxe, qui montre à quel point nous sommes totalement prisonniers d’une conception du temps où le présent n’existe pas, instant à peine arrivé qu’il est déjà passé. Et même un professeur de yoga, initié à une philosophie indienne très consciente de notre inscription dans le présent, s’empêtre dans notre vocabulaire courant, inadapté à une pensée du présent. Nous gagnerions beaucoup en compréhension en remplaçant, quand il le faut, ce mot fourre-tout de « temps » – terme primitif, disait Pascal cité par Klein, désignant une réalité si essentielle que nous ne parvenons pas à le cerner – par celui de « vie ». Car il s’agit bien, très souvent, du rythme et de la qualité de nos vies.