Je me souviens des circonstances dans lesquelles j'en ai parlé à l'automne 2007 à une personne qui était désireuse de le lire et me demandait en substance la réponse donnée par l'auteur. C'était une boutade, lui répondis-je, pour parler des livres que l'on n'avait pas lus, il fallait avoir beaucoup lu... Le titre ne signifiait absolument pas : comment parler des livres quand on ne lit pas ou peu ; ce n'était pas un énième guide "pour les nuls" ou "pour les paresseux" souhaitant malgré tout briller en société. Croire que l'on peut être cultivé sans faire l'effort de se cultiver est une illusion. Le titre humoristique attirait l'attention sur le fait que tout lecteur, si grand qu'il soit, ne pouvait lire qu'une infime partie de ce qui s'était écrit et continuait à s'écrire. Il suffit d'entrer dans une librairie, sans parler de naviguer sur internet, pour éprouver le vertige devant l'infini produit par l'homme et nous sentir confiné dans notre individualité. Nous sommes impuissants à lire tout, voir tout, éprouver tout. Quand je commençai adolescente à noter toutes mes lectures, je désirais tout lire, et noter chaque nouvelle lecture renforçait ce désir. J'étais avide de multiplier les lectures, je lisais vite ; je n'étais satisfaite que lorsque je refermais le livre ; en fin d'année, je comptais, et plus le nombre était élevé, plus j'étais fière. La première année, 1987, je comptai ainsi 37 livres ; en 1989, 45 livres ; en 1990, 48 livres ; en 1991, 50 livres. La progression connaissait des paliers voire de petites baisses, mais sur le long terme elle se poursuivait : de 1995 à 2003 je lus entre 60 et 80 livres par an, avec un record de 103 livres en 1998. Ces sommes, qui étaient mes trophées de lectrice, n'avaient pas plus de valeur que trois kopecks : non seulement parce qu'il restait tant à lire mais aussi, ainsi que Bayard me le disait, parce que ces livres lus avaient été oubliés et parfois immédiatement, souvent en grande part. Dans le titre de son ouvrage, les livres que l'on n'a pas lus désignaient également ceux qu'on avait oubliés, et c'était la majorité. Il proposait, quand il parlait d'une œuvre, plutôt de dire qu'elle avait été lue préciser qu'elle avait été oubliée, et dans le meilleur des cas, feuilletée. Il le faisait, non sans coquetterie, car il indiquait qu'il avait ainsi feuilleté A la recherche du temps perdu, tout en écrivant savamment dessus.... Mais sans doute l'avait-il à portée de main au moment de l'écriture pour se rafraîchir la mémoire ! Bayard démontrait que l'on pouvait parler – et encore mieux : écrire – sur des livres que l'on n'a pas lus, dans le sens qu'ils ont été oubliés.

Lire et oublier, cependant, n'est pas la même chose que ne pas avoir lu. Il en restera au minimum une idée, un point situé sur la carte de la culture que nous saurons relier à d'autres, autant de repères qui permettent d'en parler, plus ou moins bien selon la précision de sa mémoire, selon la densité du réseau cartographié... Au désir de lire le plus possible pour connaître les productions intellectuelles humaines se superpose, aussi fort, celui de pouvoir en parler et de partager avec autrui ses impressions de lecture. Or lire le plus possible multiplie les chances d'avoir des lectures communes avec autrui ; qui n'a éprouvé de la désolation, se trouvant dans un groupe d'amis, à n'avoir lu aucune des œuvres qui étaient évoquées et s'être promis, à la fin de la soirée, de lire plus pour rattraper son retard dans tel domaine ? Lire plus ne comblera pas les lacunes, mais permettra au moins de comprendre de quoi il est question, de situer, une fois de plus, les auteurs et les œuvres sur sa carte mentale, même ceux que l'on n'a vraiment jamais lus ; de ne pas être totalement perdu. A la suite d'un écrivain (Kafka, Borgès ? je ne me rappelle plus), Bayard soutenait que le livre ultime à lire serait le catalogue de tout ce qui s'est écrit : il nous éviterait de lire tous les autres.

Se satisfaire de cette culture générale, pourtant, ne peut suffire au lecteur. En parler bien signifie en avoir un souvenir assez marqué pour ne pas seulement situer l'œuvre, mais restituer une part de sa richesse, faire honneur à sa complexité, dire ce que fut sa lecture ; témoigner enfin qu'elle nous a changé. Sur toutes celles que j'avais faites, de combien pouvais-je ainsi parler ? Le livre de Bayard me trouvait à un bon moment. Depuis mon séjour en Russie, je lisais moins, mes priorités étaient ailleurs ; j'étais également sollicitée par d'autres œuvres (je regardais davantage de films, même des séries télévisées) ou je lisais en russe et donc plus lentement ; et ce nouveau rythme me convenait. Depuis 2004, je n'ai jamais lu plus de 40 livres par an, parfois je n'en lis qu'une vingtaine. Au détriment du désir d'explorer de nouveaux territoires et de parfaire le dessin de ma carte s'est renforcé celui de m'installer sur un terrain qui m'attire et de le creuser, de le cultiver. J'ai approfondi Soljénitsyne et un peu plus largement l'histoire de la Russie et de la littérature russe au XXème siècle ; ce temps est passé et une envie d'approfondir d'autres sujets est venue. Cela passe par des lectures moins nombreuses, faites plus lentement, en prenant plus de notes, et qui s'enchaînent moins rapidement : je fais des pauses entre les lectures pour laisser la dernière résonner en moi plus longtemps. J'essaie, au moment de la lecture, de faire un effort de mémorisation - et d'en parler, ce qui m'aide à comprendre ce que je lis, et une fois de plus à mémoriser.

Ce livre de Pierre Bayard me fit prendre conscience de ce qui ne me satisfaisait plus dans mes habitudes de lecture et m'aida à en changer. Cet essai littéraire est le meilleur ouvrage de développement personnel que j'aie jamais lu !