J’entendis mentionner ce roman dans les médias français au moment où fut publié, à l’automne 2006, celui de Jonathan Littell, Les Bienveillantes. Le narrateur des Bienveillantes était un officier nazi, Max Aue, qui sans exprimer de remords racontait notamment les massacres de Juifs dans l’Ukraine occupée auxquels il avait participé. Il y eut un pseudo-débat pour savoir si, oui ou non, il était prudent de donner la parole à un bourreau qui faisait de nous ses complices, comme si de Richard III à Lolita la littérature n’avait pas maintes fois donné de telles œuvres avec un narrateur criminel, prompt à se justifier ou revendiquant au contraire son identité de scélérat. Quelques amateurs éclairés citèrent dans cette veine le roman de Robert Merle que, toujours réticente à lire un ouvrage dont tout le monde parle au moment où tout le monde en parle, je préférai lire à celui de Littell, et que j’empruntai à la bibliothèque du centre culturel français à Moscou où je vivais alors.  (Je lus Les Bienveillantes plus tard, en 2010.)

Contrairement à Littell, Merle écrivit une préface à son roman pour en préciser les sources documentaires, le but moral, et prévenir le lecteur contre le narrateur. Pour cette autobiographie imaginaire de Rudolph Hoess, commandant d’Auschwitz pendant presque tout le fonctionnement du camp, Merle s’était appuyé sur les souvenirs que ce dernier avait écrits en prison en attendant son jugement et l’exécution. Cependant, vérifiant sur ce point ma mémoire avec internet, je lis que Merle, très méfiant envers un écrit cherchant à disculper le plus possible son auteur, utilisa davantage les comptes-rendus d’entretiens que des psychiatres eurent avec Hoess pour essayer de comprendre son personnage.

Hoess me rappela Eichmann dans la description qu’Hannah Arendt en fait dans Eichmann à Jérusalem : un homme ordinaire, presque médiocre, qui aurait pu mener une vie décente et qui se révèle, dans un contexte historique bien particulier, l’exécuteur zélé d’un régime totalitaire au point d’être co-responsable d’un million de morts. Un des ressorts de la personnalité de Hoess rendant possible cette transformation, et mis en avant par Robert Merle dans les pages sur son éducation chrétienne stricte, est la terreur d’être reconnu coupable d’une faute. Dans l’obéissance absolue à l’ordre, quel qu’il soit, il trouve une réponse à son angoisse. J’appréciai toutefois que l’écrivain ne le lance pas, depuis une enfance triste, sur une pente fatale, ce malgré une expérience précoce de la guerre et sa participation aux corps-francs ; les pages sur sa vie de fermier dans l’est de l’Allemagne, même s’il était déjà militant du parti nazi, pouvaient encore laisser croire à un autre avenir.

Je me souviens de la vie que Rudolph Hoess mène dans sa maison au camp d'Auschwitz. Pour un romancier, c'est une aubaine que d'avoir à peindre une vie de famille normale, l'éducation et les jeux des enfants, les bons repas avec les invités, alors que les invités sont un Himmler à qui l'on expose les progrès que constituent les chambres à gaz quant à la rationalisation du travail des SS et à son efficacité, et qu'autour de l'îlot de la maison flottent en permanence des fumées noires et une odeur de chair brûlée. J'écris "aubaine", mais il serait obscène pour l'écrivain de dramatiser une telle matière : Merle se tient heureusement en retrait et c'est sans effets de style qu'il laisse l'énormité de la situation s'imposer à nous. Il s'intéresse particulièrement à l'épouse - et à ses pensées quand elle sait avec certitude ce qui se passe. Elle songe à fuir, à emmener ses enfants loin de cet enfer ; mais elle ne possède pas l'imagination (si je suis l'enquête de Pierre Bayard), ni le courage propre à affronter les conséquences d'une telle rupture dans sa vie. Elle se borne à faire chambre à part.

Je pus me représenter facilement les lieux décrits par Robert Merle bien que je n'eusse pas vu ou fait bien attention à la maison de la famille Hoess située juste de l'autre côté du mur d'enceinte quand je visitai le camp d'Auschwitz en septembre 2005.  La lecture du roman ne pâtit pas de la comparaison avec la visite. J'éprouvai même à le lire, comme tout bon livre sur le sujet qu'il soit un témoignage ou une œuvre de fiction, le même accablement devant la réalité décrite. J'ai beau avoir lu un certain nombre d'ouvrages sur le nazisme (et j'y reviendrai dans un prochain billet), chaque lecture a beau me confirmer une lecture précédente, elle me donne le sentiment d'être première, tant la compréhension se heurte à la capacité dans le mal dont l'homme fait preuve.