De l'écrivain américain, j'avais lu en 1988, à l'âge de quinze ans, A l'Est d'Eden, dont l'évocation m'émeut encore tant je l'avais aimé, quoique le souvenir du roman en lui-même soit vague, et l'année suivante, Les raisins de la colère, dont je me souviens encore moins. J'en gardais l'image d'un auteur prenant à bras-le-corps des sujets sérieux, la crise économique de 1929, la misère, la lutte des classes ; une sorte de Zola américain. Mon futur avait presque honte d'avouer qu'il aimait surtout de cet écrivain une œuvre mineure et beaucoup plus légère, dont je n'avais jamais entendu parler, Tortilla Flat ; un peu comme si un lecteur disait que son Zola favori était la nouvelle Les coquillages de M. Chabre*. Il s'agissait encore de pauvres, certes, mais ils l'étaient moins par fatalité ou par la violence de l'histoire, que par renoncement : le renoncement au rêve américain, au travail et à l'énergie que sa réalisation réclame. Là-bas, ça se dit être un looser. Les personnages de Tortilla Flat ne théorisaient pas leur paresse, ou leur refus de la société, différents en cela d'Ignatius, héros de La conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole (lu en 1999) ou d'Oblomov. Ils se contentaient de vivre conformément à leur désir d'en faire le moins possible. Ils différaient également des clochards d'Albert Cossery, dont je lus Les hommes oubliés de Dieu en 2006, moins dignes qu'eux, moins orgueilleux aussi. Je les rapprocherais plutôt d'un héros de cinéma, The Dude, dans The Big Lebowski des frères Coen, film vu bien après sa sortie, grâce encore, et c'est logique, à mon époux. J'en apprenais long sur sa conception de la vie.

Comme The Dude, les héros de Tortilla Flat vivent en Californie. La misère sous le soleil se prête à des histoires moins sinistres que dans le Nord, et le socialisme est plus supportable à Cuba qu'en Russie. Une bande de copains plus ou moins clochards se livre à quelques menus trafics pour avoir de quoi tenir un jour de plus, de quoi boire encore. L'un d'eux – Dany ? – hérite d'une maison, sur les hauteurs où la ville garde un air campagnard. C'est la chance inespérée de réaliser un rêve que partagent beaucoup de groupes d'amis : vivre ensemble et former ce qui paraît être la communauté idéale. Hélas, même entre amis, la vie de groupe engendre des dissensions. Dany, que l'héritage rend un peu plus égal que les autres et désireux d'une vie plus digne avec petite femme et semblant de travail, est envié par ses compagnons de misère. S'ensuivent conciliabules, disputes, et conspirations compliquées d'ivresses. Le récit est écrit avec un humour bienveillant envers des personnages souvent lamentables ; certaines scènes sont cocasses. Je garde en mémoire l'image de l'un d'entre eux allant vivre dans un poulailler.

Cependant, Steinbeck n'accable pas ses personnages et leur offre des moments de grâce. Alors que la bande d'amis est à l'église pour assister à un mariage ou un enterrement, l'un d'eux, inséparable de son chien qui ne peut entrer dans l'église (je suis peut-être en train de réécrire l'histoire, j'esquisse les contours de l'image que je garde en mémoire), va pendant ce temps marcher avec lui dans la forêt. C'est une forêt de feuillus, aisément pénétrée par la lumière. Ils marchent paisiblement quand le chien s'arrête et regarde. L'homme cherche en vain ce que le chien peut bien regarder ainsi. Il n'y a pas d'autre animal en vue ; d'ailleurs, le chien ne frémit pas, ni ne renifle comme il le ferait en pareil cas. Il est paisible. Il contemple longuement là-bas, dans les arbres. Respectueux, intimidé, le maître fait silence, et se persuade que l'animal est gratifié d'une vision de la Vierge. Il ne se vexe pas de cette préférence pour le chien ; il en est même reconnaissant pour lui. Comme Flaubert, dans Un cœur simple (lu en 1997), nous fait accepter sans ricaner que Félicité mourante voit l'Esprit Saint dans son perroquet, Steinbeck, par-delà le ridicule de la scène, nous communique l'émotion religieuse qui étreint l'homme. Je pensai à l'imagerie de saint François d'Assise parlant aux oiseaux, autant que nous créatures divines. Les plus humbles des hommes ne sont pas oubliés de Dieu – ni des écrivains.

* Pas lue. Mes parents m'en ont raconté la sympathique histoire d'adultère, qui les fait beaucoup rire. L'action se passe dans la presqu'île guérandaise, ma région natale.