Faisons d'abord retour à La femme gelée.  C'est l'histoire de la soumission d'une femme au destin que la société lui assigne, le mariage et la maternité comme seul horizon, et de sa rébellion finale, qui la conduit à divorcer et à assumer l'ambition de mener une vie indépendante. Je notai dans mon journal que j'avais l'impression de lire un de ces récits autobiographiques de lectrice que le magazine Marie-Claire publiait chaque mois, récits intéressants comme l'est n'importe quel récit de vie, mais sans portée littéraire. Je garde le souvenir d'un style oral, où toutes les voix étaient absorbées dans le "moi, je" sentimental de la narratrice. Comme je sortais de la Correspondance de Flaubert, et qu'Annie Ernaux est native d'Yvetot, le village normand où habitent les Bovary, l'analogie était toute trouvée : j'eus le sentiment de lire un récit écrit par Madame Bovary elle-même sur sa vie. 

Annie Ernaux, cependant, se distingue de l'héroïne de Flaubert non seulement par l'époque, mais aussi par sa passion pour les êtres et les faits sociologiques, auxquels elle ne cesse d'accrocher ses émotions. Cela me frappa dans Les Années, dans lequel elle tente "une autobiographie impersonnelle et collective". J'avais pris quelques notes sur son livre, et notamment cette phrase où elle explicite son projet, qui est de "capter le reflet projeté sur l'écran de la mémoire individuelle par l'histoire collective".
Sa phrase m'intriguait, j'y voyais la promesse d'une autre façon d'inscrire l'individu dans la temporalité historique. Car il est une intuition juste dans cette proposition, dont une des conséquences m'est confirmée par l'écriture du Maillage des lectures. Combien de fois, recherchant des souvenirs d'une lecture, ai-je dû reconnaître que, loin d'être personnels, les souvenirs recueillis appartenaient à la mémoire collective ? Je l'ai évoqué à propos de ma lecture de Notre-Dame de Paris : il peut être difficile de discriminer les souvenirs, de savoir si telle image qu'on s'est forgée de l'œuvre est le fruit de notre imagination, ou bien si elle est la reprise inconsciente de l'imagination d'une autre personne ou de l'imaginaire collectif. L'air du temps érode l'individu et contribue, entre autres éléments, à le façonner. Nous sommes même en partie composés de l'imaginaire dominant l'époque dans laquelle nous vivons.

Dans Les Années, Annie Ernaux tente de restituer cette porosité entre l'individu et l'air du temps à travers l'exemple de sa vie ; elle respire à nouveau l'atmosphère qui a accompagné ses années passées, chargée de mœurs, de sentiments, d'événements... Son projet fonctionne au mieux pour l'évocation des années cinquante et soixante, soit sa jeunesse. Il parvient à animer les lieux communs de notre histoire : la lente prise de conscience, à travers les récits de la génération précédente, de ce que fut la guerre, le regret d'être né trop tard, l'intense désir de posséder des objets, l'émotion attachée aux premiers appareils ménagers entrant à la maison... Les faits sont remémorés à travers la sensibilité d'une enfant, puis d'une jeune fille, partagée largement si bien qu'Ernaux utilise volontiers le "nous" ; je fus touchée par cette manière de dire l'histoire, qui sonnait juste, et ne s'embarrassait pas de didactisme, ni de jugement. Me gênait cependant qu'elle ne décollât pas beaucoup de la sociologie. Une époque, c'est aussi des formes, une réalité spirituelle... Je fus également gênée par une impression de passivité. Et je songe aujourd'hui à la métaphore qui est au cœur de son projet, "l'écran de la mémoire individuelle". Elle compare la mémoire à une surface lisse et vierge qui, certes, renverrait l'image projetée par l'histoire collective selon sa sensibilité propre, mais ne la travaillerait pas, n'en nourrirait pas sa réflexion. Il me semble qu'elle ne mettait pas en perspective ses souvenirs, comme si elle retrouvait, intacts, les sentiments du passé, en escamotant la distance qui l'en sépare.

On entend un peu le retentissement de l'histoire sur elle au moment de Mai 68, dont la ferveur politique entraîne le professeur de français qu'elle est devenue dans certains engagements (je crois me rappeler de la lutte pour le droit à l'avortement). Mais à partir de cette période, justement, le récit perd de sa force. Car l'histoire collective dont elle veut capter le reflet est alors écrite dans un esprit partisan, sans recul par rapport à ses positions, sans réflexion sur le fait que plus le passé nous est proche, plus les différentes mémoires collectives qui le composaient sont distinctes au regard présent. Aussi fus-je encore moins convaincue par l'évocation des décennies plus récentes. Elle bascule totalement dans les lieux communs d'un groupe social, les intellectuels de gauche (j'assume cette grossière approximation), avec sa certitude de bien penser. A-t-elle seulement réfléchi à ce que ses lecteurs ne sont pas tous des intellectuels de gauche ? Son récit devient très factuel, et verse dans une synthèse politico-sociologique. Il est possible également que, ayant moi-même des souvenirs de ces années-là, j'aie été plus sensible aux émotions convenues face aux événements : je crois me souvenir de sa grande fierté à l'abolition de la peine de mort, de son indignation devant les calembours racistes de Le Pen, de son horreur à voir à la télévision les tours du World Trade Center attaquées... Alors qu'elle est contemporaine d'une nouvelle transformation inouïe de la société, sa sensibilité n'en semble pas marquée. Est-ce en raison de son âge plus avancé ? Elle semble avoir peu à dire sur les années récentes.

Pourtant, par deux scènes symétriques d'un déjeuner familial, l'un quand elle était enfant, l'autre en grand-mère, elle montre mieux que beaucoup l'évolution de la société. Le premier déjeuner était dominé par les adultes, dont la parole se déployait en longs récits que tous écoutaient sans interrompre, récits de guerre ; au cours du second, les répliques des plus jeunes fusent sur tout et rien, puis chacun prend des nouvelles d'autrui et s'assure que sa vie vaut bien celle des autres. C'est dit sans appuyer, sans se lamenter : au lecteur d'en tirer les conclusions qu'il veut, en fonction de sa sensibilité propre. La mienne ici – et le fait même que je me souvienne de ces scènes symétriques – doit à l'insistance de Finkielkrault, dans son émission, sur la perte du sens de la transmission que l'on pouvait y lire.
En fin de compte, sans avoir franchement aimé ce livre d'Ernaux, j'en reste marquée.