Le titre ne m’attira pas seulement parce que L’homme pressé est une des figures de l’homme du XXème siècle occidental ; il m’évoquait aussi un autre homme qui m’accompagnait depuis des années, tel que le décrivait ceux qui l’avaient côtoyé et tel que lui-même se décrivait, affectant une tâche à chaque heure de sa vie, minutant ses rendez-vous, impatient, coléreux même dès qu’on lui faisait perdre du temps : bref, Soljénitsyne.

(Pour ceux qui se lasseraient déjà des apparitions de Soljénitsyne sur ce blog, je les plains sincèrement s’ils persistent à venir ici car ils n’ont pas fini de le voir. C’est une conséquence inévitable d’avoir consacré des années de ma vie à le lire et à écrire sur lui, je ne peux éviter à chaque pas de me heurter à cette figure tutélaire.)

Mais lecture faisant, L’homme pressé ne m’évoqua plus tant Soljénitsyne qu’un autre roman, Oblomov. Le parallèle entre les deux personnages est tentant bien que le livre de Paul Morand relève davantage d’une caricature efficace que d’une analyse sensible.

Il n’est pas, apparemment, plus opposé que ces deux-là, dont l’un rêve sa vie et vit au ralenti, et l’autre accumule les signes d’une vie intense et bien remplie. L’homme pressé est décidé et dans son impatience ne souffre aucun délai entre sa décision et la réalisation : elle est immédiatement appliquée. Un projet à peine achevé, il s’en désintéresse : un autre naît. Il veut une maison en Provence, il l’achète aussitôt, y fait faire de gros travaux, n’y vivra jamais. L’homme pressé désire, mais ne jouit pas ; quand Oblomov jouit d’être, dans la satisfaction des besoins élémentaires, sans rien désirer de plus de la vie. Il jugerait sévèrement l'agitation du premier. 

A comparer leurs vies, j’en vins à préférer encore celle du noble russe qui, dans l’acceptation de ses désirs élémentaires, trouve une façon de vivre qui lui convient et le bonheur. S’il n’avait pas tant aimé le confort et avait été plus frugal dans la satisfaction de ses désirs, il aurait pu atteindre une forme de sagesse, dont l’homme pressé est bien éloigné. Ce dernier a le culte de l'action mais il se contente de s'agiter. A force de fuir l’ennui et la sensation physique du temps qui l’accompagne, il refuse de dérouler une action, quelle qu’elle soit, dans le présent. Il n’aime pas faire, il désire avoir déjà fait. Sa volonté de gagner du temps l'aveugle sur une réalité qui peut sembler à première vue paradoxale : seul le fait de prendre son temps, de faire quelque chose patiemment, de suivre un processus sans en sauter une étape, nous donne le temps. A refuser de consommer de la durée, l’homme pressé consume sa vie ; comme s'il était surtout pressé d'en finir avec elle. Les opposés se rencontrent : il semble que pour l'homme pressé comme pour Oblomov, suffise l'idée de vivre.

Les deux personnages ont d'ailleurs ce point commun remarquable : ils vieillissent vite. A trente ans, Oblomov en paraît cinquante, et il meurt avant quarante ans. De même pour l’homme pressé qui subit très tôt une attaque cardiaque (très belles pages du roman que cette crise cardiaque dans l’avion). Conséquence directe de leur mode de vie, conformément à leur désir profond de retourner à la mort, leur vie s’épuise prématurément. Qu’on vive immobile, ou toujours en mouvement, la leçon est là mes frères : on n’est pas dans le rythme, et on le paie cher.