Pourtant, c’est par l’affiche de ce film qui sortit en 1982 (mais que je vis peut-être plus tard) que je connus l’existence du roman,  affiche d’ailleurs en couverture de l’édition de poche qui illustre ce billet. Certains titres nous sont familiers bien longtemps avant que nous ne lisions les œuvres. En regardant cette affiche, j'étais loin d'imaginer ce que racontait Le choix de Sophie. Elle ne me donnait pas envie d'aller le voir, mais ancra dans mon esprit le titre du roman de William Styron. J'apercevais de temps en temps la photographie de l’écrivain dans les journaux et apprenais qu'il était ou avait été, puis témoigné sur son état dépressif. Je n'en savais pas plus sur lui, ni du roman quand je l'empruntai à la bibliothèque je ne sais non plus pour quelle raison. 

J'aimai que l'histoire se passât à New York. Je ne suis jamais allée dans ce lieu névralgique de notre imaginaire collectif, que je me représente davantage grâce au cinéma qu'à la littérature. Spontanément, je ne peux citer que les romans de Truman Capote (Petit-déjeuner chez Tiffany), Fitzgerald (Gatsby le magnifique) et un livre pour enfants (quatre enfants new-yorkais en vadrouille dans la ville)* dont l’action se passe à New York ; j'exclus de cette liste le Voyage au bout de la nuit, dont la description est fantasmagorique. L’action du Choix de Sophie a lieu dans le faubourg modeste de Williamsburg : c’est là que le narrateur, apprenti écrivain venu du Sud, échoue l’été 1947 faute d’argent pour rester à Manhattan. Il trouve une chambre dans une pension, lieu littéraire que j’affectionne (je pense au Cercle de famille d’André Maurois et au Père Goriot de Balzac) où les solitudes provinciales se posent à leur arrivée dans la capitale et constituent, les unes pour les autres, une porte d’entrée vers ce nouveau monde. Toute une partie du Choix de Sophie est le roman d’éducation du narrateur, dont les velléités notamment d’aventures érotiques confèrent une légèreté comique à une œuvre qui est, par ailleurs, un grand roman sur la culpabilité.

Dans la pension, le narrateur fait la connaissance d’un couple, Sophie et Nathan, dont les violentes disputes et les amours tout aussi bruyantes rythment la vie quotidienne des pensionnaires. Le narrateur se laisse vite aspirer dans le tourbillon du couple, amoureux de Sophie, séduit par Nathan, et va connaître peu à peu le passé de Sophie qui est  raconté dans de longs chapitres. Les trois êtres sont unis par un profond sentiment de culpabilité lié à l’histoire de leur pays, ou de leur communauté d’origine. Le narrateur doit au passé esclavagiste de sa famille sudiste les quelques moyens dont il dispose pour tenter de devenir écrivain. Nathan, américain juif, est psychiquement malade de vivre  alors que ses congénères européens ont été exterminés. Il reporte sa culpabilité sur Sophie, immigrée polonaise, qu’il insulte régulièrement comme antisémite et complice des meurtres de masse accomplis, insultes qu’elle supporte tant elles consonent avec sa culpabilité. Nous apprenons la faute qui la tourmente : arrêtée avec ses deux enfants, Sophie a été déportée au camp d’Auschwitz ; sur la rampe de sélection, un médecin nazi lui a donné le choix de sauver un de ses enfants de la mort immédiate. Elle a fini par accepter ce choix, en sacrifiant sa fille.

Avant d’écouter Répliques et de lire quelques articles critiques sur le roman, je ne savais pas que Le choix de Sophie était devenu paradigmatique du dilemme ou du choix impossible. Cependant, je n’ai lu aucune critique reliant cette scène au parcours antérieur de Sophie et au choix constant qui a été le sien avant la guerre et pendant l’occupation : séparer son destin de celui des autres, et tenter de se sauver seule (avec ses enfants). Pendant sa jeunesse, Sophie est liée à des personnes engagées : son père est un idéologue antisémite pro-nazi, son mari à l’inverse entre en résistance dès le début de la guerre. Elle se retrouve liée à un réseau de résistance comme elle travaillait, avant, pour son père : par amour, par hasard. Les deux hommes sont tués, le réseau, démantelé. Sophie se concentre sur la survie de ses enfants mais ils se font arrêter pour possession d’un jambon. Prête à toute mesquinerie pour se sauver elle et sa progéniture, elle se vante devant les Allemands de son père collaborateur, puis face au médecin elle se proclame catholique et non juive :  c’est ainsi qu’elle attire son attention et le malheur sur elle. Elle invoque à chaque fois pour elle une exception, sans comprendre qu’il n’est plus question de se faufiler entre les malheurs des autres. En tant qu’être humain, elle est impliquée. C’est le refus de prendre parti qui la mène à l’impasse du choix innommable que lui propose le nazi.

Sophie tarde à le comprendre – si elle le comprend jamais. Séparée de son fils envoyé dans le camp des enfants, travaillant comme dactylo dans la maison du commandant d'Auschwitz Rudolf Hoess, retour d'une terrible ironie à ses débuts quand elle tapait les manuscrits de son père, elle tente encore de sauver l’enfant qui lui reste en séduisant Hoess. Mais elle échoue et n’aura plus jamais de nouvelles de son fils.  

Les pages sur la vie de Sophie dans la maison de Rudolf Hoess m’évoquèrent le roman de Robert Merle La mort est mon métier, lu en 2007, autobiographie imaginaire mais documentée du même homme : comme Robert Merle, William Styron dut consulter les souvenirs que Hoess avait écrits en prison, car je reconnus le personnage.

Je vis le film qui se concentre sur l’histoire de Sophie jouée par Meryl Streep. Sophie est totalement incarnée par l’actrice qui la porte de la Pologne à l’Amérique sur plus de dix ans, dans différentes langues et différentes silhouettes. Elle évite le mélodrame dans les scènes très risquées, est constamment juste dans l’expression des sentiments. Meryl Streep est sublime.

* Le club du samedi d'Elizabeth Enright