Il m'a été prêté par un ami qui en parlait bien et avait éveillé ma curiosité ; le livre, dont l'intrigue se déroulait entièrement dans le métro de Moscou, pouvait m'intéresser. Je connaissais en effet le métro moscovite pour y avoir circulé pendant trois bonnes années et connaître les lieux où se déroule l'action d'un roman incite souvent à le lire. D'une part, on est aidé dans sa représentation des descriptions ; d'autre part, on compare avec la propre image que l'on a des lieux, image que l'on a tendance à confondre avec la réalité. Je ne cherche pas, cependant, à vérifier la fidélité de l'écrivain à cette réalité ; je suis curieuse de lire ce que l'écrivain fait des lieux, comment il les utilise pour dérouler l'action, y (dé)placer ses personnages ; je suis curieuse de voir si les personnages en sont marqués. J'aime voir, finalement, ce que l'écrivain a vu dans ces lieux, ce qu'il a ressenti ; si cela correspond à ma propre expérience ou si, grâce à lui, je vois autrement ces lieux que je pensais bien connaître. 

Metro 2033 relève du genre apocalyptique (une catastrophe nucléaire a ravagé la terre et oblige les survivants moscovites à survivre dans les profondeurs de leur métro) et de l'utopie (dans les stations du métro s'organisent différentes sociétés, qui marchandent ou guerroient entre elles, occasion de confronter les idées politiques et les croyances religieuses). L'histoire serait peu crédible dans le cas du métro parisien, mais elle l'est assez pour le métro de Moscou. Creusé à une profondeur d'environ 100 mètres, il a déjà accueilli les moscovites lors des bombardements de la ville par les Allemands en 1941. Les stations sont grandes, plus de 100 mètres de longueur précise Wikipédia, hautes de plafond, et leur disposition, les rails sur les côtés et une large plateforme au centre, permet de se tenir à un grand nombre de personnes. Tout voyageur de ce métro est d'ailleurs frappé par la présence quasi permanente d'une foule, toute heure de la journée étant de pointe... La foule forme de grands courants qui vont dans de multiples directions, sorties, correspondances dans une autre salle ou sur le quai d'en face, dans lesquels il faut rapidement se couler pour être ensuite porté là où l'on souhaite. Pas de temps pour l'hésitation, qu'éprouve fatalement le nouveau voyageur. Malheur à celui qui s'est trompé de direction et qui doit s'extirper de la foule pour que chaque pas ne l'entraîne loin de sa destination. Bringuebalé de corps en corps, il se heurte à l'hostilité tant il perturbe le rythme général dans lequel chacun fait l'effort de se tenir, et hors duquel on tombe. Le rythme est irrégulier, marqué par les lieux traversés, plus lent quand il faut descendre des escaliers aux marches érodées par les flots passés, inégales et glissantes, plus rapide quand une employée du métro, au physique invariable de matrone, accélère la cadence pour dégager les passages. Après un temps nécessaire d'adaptation et une fois les directions repérées, le voyageur aguerri que j'étais devenue sut utiliser les courants pour arriver rapidement là où il voulait, et maudissait au passage et en russe ces gêneurs de touristes, souvent français, venus encombrer les stations pour admirer les statues et peintures réalistes socialistes qui les ornent.

Ces courants incessants sont mon principal souvenir du métro : je ne les retrouvai pas dans le roman de Glukhovsky où les hommes ne forment pas une foule mais des sociétés statiques, campant dans les stations où chacune a trouvé refuge. Il privilégie pour l'action, propices à une forme de terreur et de fantastique, les longs tunnels entre les stations. Seuls quelques aventuriers, dont le héros Artiom, empruntent ces conduits pleins de sons étranges, de frôlements humides, de créatures hostiles plus ou moins humaines, pour aller de station en station. Ce n'étaient pas, nécessairement, les lieux que j'avais fréquentés. Cependant, l'atmosphère fantastique du roman me rappela un de mes voyages en métro. Il est une légende urbaine – mais très probable – selon laquelle il existe un second réseau métropolitain, construit encore plus en profondeur, et qui relie entre eux les lieux stratégiques du pouvoir russe : le Kremlin, la Loubianka, siège de la police politique, et sans doute d'autres lieux. Il permettrait d'évacuer, en cas de guerre ou de catastrophe, les hommes de pouvoir. Une après-midi, alors que je prenais ma ligne pour rentrer chez moi après le travail, je m'aperçus que le train mettait beaucoup plus de temps que d'habitude à entrer dans la station suivante ; celle-ci aurait déjà dû être atteinte. Or il ne cessait de rouler dans le noir sans qu'aucune voix n'explique le changement de situation. Je vis alors que la rame était quasiment vide. Les quelques visages présents, marqués d'ombres par le faible éclairage, étaient impénétrables ; ils ne montraient aucun signe d'étonnement. Le train roulait vite, comme s'il savait pouvoir prendre son élan, que l'arrêt suivant était encore très loin. Je me regardais dans la vitre obscure, cherchais vainement un indice – le tunnel rarement éclairé n'indiquait rien. Nous foncions nulle part. Soudain je pensai à la légende du second métro. Nous avions bifurqué sur un autre chemin ! Sans que rien n'en soit dit, le train courait à toute allure vers des stations inconnues, cachées dans les profondeurs souterraines de la ville. J'eus l'impression que les roues décollaient des rails et que le train accélérait, dans l'urgence d'atteindre le lieu inconnu. Pendant un long moment, j'eus le cœur inquiet. Le Kremlin, la Loubianka ?

Glukhovsky fait marcher son héros dans les stations de la ligne circulaire, ce qui permet de croiser sur les autres lignes une quantité d'organisations sociales différentes sans s'éloigner du centre de la ville. Comme souvent dans ce genre d'histoire, le héros est un orphelin, et la mission qui lui est conférée, totalement oubliée naturellement, avec les dangers qu'il devra affronter, est une quête de la vérité, de soi et du monde. Les sociétés rencontrées sont issues tout droit de l'histoire du XXème siècle, avec des anarchistes, des capitalistes démocrates, des confréries religieuses, des bolchéviques et des nazis, les plus terribles. Le roman me parut symptomatique de l'état d'esprit russe en général, et en particulier après la chute de l'Union soviétique, idéologiquement dénudé, perdu dans le bazar des organisations sociales existantes à la recherche d'une nouvelle certitude, séduit par quelques-unes puis les rejetant toutes. Lors d'une sortie en surface, Artiom rencontre sa vérité métaphysique, totalement oubliée aussi même si, sur le moment, j'appréciai le sens que l'auteur donnait à l'aventure de son héros. Qu'importent les réponses ?