C’était des articles comme on n’en trouve plus dans la presse et rarement sur internet, où une analyse approfondie du projet littéraire (des romans en vue comme Limonov d’Emmanuel Carrère ou Le sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari, que je n’avais lu ni l’un ni l’autre), et la réflexion suscitée sur les raisons de leur réussite ou de leur échec, surtout leur échec, étaient menées dans une langue d’une grande beauté formelle. L’auteur était écrivain – et les écrivains sont les meilleurs critiques littéraires. Le fait qu’il s’interrogeât, notamment dans son article sur le roman de Carrère, sur la place que le passé soviétique devrait tenir dans notre réflexion sur une société contemporaine parfois "soviétiforme" acheva de me convaincre que je devais y aller voir de plus près.

J’appris donc sur internet qu’il avait publié un premier roman en 2005, Résolution, qui avait eu un certain retentissement, et que j’achetai sans attendre. L’unité de style entre les articles et le roman me frappa ! Même précision, même tension, même densité, si bien que le roman, quoique court, ne se lit pas rapidement et peut demander une relecture, que je fis. Je fus également étonnée par l’abstraction du récit, qui me fit penser aux romans d’Alexandre Zinoviev (réminiscence de la matrice soviétique)*. Alors que beaucoup d’écrivains contemporains singent l’apparence foisonnante de notre société en faisant défiler marques, enseignes et noms connus, Mari prenait du recul : il ne donnait à ses personnages principaux que des initiales et les faisait travailler dans une entreprise dont ni la raison sociale, ni l'objet – au demeurant vague – n’étaient à décrypter. L’époque, cependant, était tout-à-fait situable : les années quatre-vingt, le moment où dans les entreprises le pouvoir passe des ingénieurs aux gestionnaires, où telles des grenouilles elles se gonflent à coups d’acquisitions et de fusions, pour se diversifier, se multi-nationaliser, à outrance se rentabiliser. Les hommes, devenus ressources, sont reformés, malmenés, licenciés. Dans une langue classique qui pique l'enflure managériale, Mari laisse affleurer les premières manifestations de la révolution technico-financière que nous avons vécue. Cette fameuse révolution, dont les éclats spectaculaires se faisaient attendre et qui a eu lieu à notre insu, sous l’appellation de réforme modernisatrice. (C’écrivant, je songe à ma lecture en 2010 des Transformations silencieuses et surtout à celles de « Du temps » en 2001 et 2015, de François Jullien.)

Comment écrire ce que nous vivons collectivement et qui mérite d’être pris au sérieux ? Philippe Muray a écrit des milliers de lignes sur la question, ce qui a donné des Exorcismes spirituels fort spirituels mais pas de roman à la hauteur. Il était trop obnubilé par le spectacle de la société. Beaucoup d’écrivains dits réalistes se concentrent sur une description de ce spectacle – ils ont trop lu Debord –, se prennent dans son voile et en oublient les personnages, fantoches réduits à la passivité. Seul Houellebecq a su montrer ce spectacle sans s’y laisser prendre, via son alter ego dépressif et parce qu’il avait situé son récit fondateur dans un lieu anti-spectaculaire, l’entreprise. Ou bien, autre cas de figure chez les écrivains contemporains, ils isolent le personnage de la réalité sociale et se concentrent sur sa vie intime, comme si celle-ci n’avait aucun rapport avec le monde environnant.

Révolution, résolution : une lettre d’écart qui marque la réaction d'un homme, N. N. n’est pas pourvu d’un physique, à peine d’un caractère ; N. est pourvu d’une conscience, d’une conscience qui réfléchit à sa vie et à une cohérence entre sa pensée – non arrêtée – et ses actes. Personnage rare dans le roman contemporain ! Nous le suivons entre ses journées à l’entreprise où il a cru opportun, lors de sa recomposition, de passer au service des ressources humaines pour aider aux reconversions et en faire de formidables opportunités de développement et les dimanches passés avec son ami V., ancien collègue, plus lucide que lui sur ce qui est en cours, dont la parole affectueuse et rude l’accompagne dans sa réflexion. Réflexion qui le mènera à prendre une résolution.

Une scène m’a fortement marquée : une discussion entre collègues sur la situation délétère dans l’entreprise. A peine ont-ils pris conscience de la gravité de ce qui leur arrive que dans un sursaut d’oubli, ils parlent de leurs projets de week-end. N’est-ce pas nous ici, quand nous évoquons la situation globale de la France et que, effrayés par l’ampleur des changements, l’ampleur des difficultés, nous nous accrochons à la légèreté, à la dérision ? Alors qu’il faudrait « se laisser guider par la pesanteur et toucher le fond qu’elle réclame », écrit Pierre Mari. Je me répète souvent cette phrase.

Suite à Résolution, je lus Point vif (disponible sur internet), Le côté du monde puis Les grands jours à sa sortie début 2013, autant de beaux livres qui demandent à se laisser guider par leur densité et faire la relecture qu’ils réclament. Puis j'ai écrit à leur auteur, qui a répondu diligemment.

* Rouvrant le roman après l'écriture de ce billet, je constate que l'épitaphe en était une citation de Zinoviev. Je n'ai pas eu à aller loin pour trouver la référence.