Critique universitaire et psychanalyste, il aime utiliser l’humour et les paradoxes de la logique pour analyser les œuvres, et n’hésite pas à employer les moyens de la fiction, ce qui en fait un auteur très agréable à lire. Aurais-je été résistant ou bourreau ? s’inscrit dans la même veine ainsi que le montre son titre un peu grotesque, à mi-chemin entre l’uchronie et un quiz du Nouvel Observateur spécial été. Toutefois, la gravité de sa recherche tempère ses facéties et contraint fortement sa liberté littéraire. Bayard essaie d’imaginer ce qu’auraient été ses choix existentiels pendant l’Occupation en construisant un avatar qui lui ressemble mais serait né trente ans plus tôt et aurait eu l’âge de son père, soit 18 ans en 1940. Il est vite pris dans un étau : sa recherche ne peut être prise au sérieux que s’il prend en compte les déterminismes sociaux et familiaux pour expliquer ses choix ; il est donc amené à privilégier le probable, le raisonnable, et à calquer le plus souvent son comportement sur celui de son père et de beaucoup de Français – on n’est pas content de ce qui arrive mais on ne s’engage pas. Or comme il le reconnaît, celui qui devient résistant (synonyme ici de héros), c’est-à-dire est prêt à changer sa manière de vivre pour se conformer à un idéal sans être arrêté par la peur du danger, échappe à la norme statistique et aux déterminismes raisonnables.

Aussi l’intérêt de la recherche personnelle s’atténue-t-il rapidement pour laisser place à la seule question qui vaille : quelles sont les diverses causes psychologiques et spirituelles (mais c’est peut-être moi qui ajoute ce second adjectif) qui poussent un individu à franchir le pas ? Bayard passe en revue les degrés de résistance, les raisons explicites ou sous-jacentes – patriotisme, idéal, amour, foi – les figures – le héros combattant, le juste sauveur – examine des cas célèbres – le consul du Portugal qui désobéit à sa hiérarchie et distribue des milliers de visas, l’itinéraire du jeune Daniel Cordier qui laisse tout tomber pour rejoindre la France libre à Londres, le village du Chambon sur Lignon qui garde le secret sur les Juifs qu’il cache –, reprend des expériences scientifiques tout aussi célèbres pour tenter d’expliquer comment, à l’inverse, un homme normal, dans certaines circonstances, se comporte en bourreau. Il utilise l’excellent travail de l’historien Christopher Browning, Des hommes ordinaires, sur un bataillon de policiers de Hambourg envoyé en Pologne pour massacrer des Juifs, que je connaissais de réputation et qu'il me convainquit de lire peu après. Il arrive à quelques grandes caractéristiques du résistant potentiel : idéalisme, imagination (capacité d’imaginer et de vivre une autre vie), et je dirais une autonomie spirituelle qui permet de se distancer du groupe et de ses injonctions morales, bienfait quand l’injonction morale est d’assassiner. (A l’inverse, être en contact avec un groupe déjà constitué de résistants facilite l’engagement personnel.)

Le livre refermé, l’incertitude demeure – et Pierre Bayard n’avait pas d’illusion à ce sujet. On aurait beau cocher toutes les cases marquant le résistant potentiel, on ignorerait toujours quel aurait été son choix tant il existe d’impondérables ; et la question demeure sans réponse tant que la vie ne nous a pas présenté l’occasion qui nous mettra à nu. Une partie de moi, exaltée par ma lecture de Soljénitsyne et plus globalement des écrivains russes de la période soviétique, a toujours souhaité qu’une telle occasion se présente. Ce que l’on vit dans le quotidien peut-il donner un indice, à son échelle, de ce que l'on ferait à un moment plus décisif ? Accepter de prendre un petit risque implique-t-il qu’on acceptera un gros risque ? J’ai été courageuse ; j’ai été lâche. J’ai surmonté ma peur comme j’ai été dominée par ma peur. Voilà qui n’aide pas à deviner ce que pourrait être mon comportement ni où sont mes limites.

Je voudrais être digne des écrivains que j’ai lus et admirés. Akhmatova qui refuse l’exil parce qu’elle considère que son devoir de poète est de rester dans sa patrie, parmi son peuple, même si cela implique des années de silence, un risque pour son fils et pour elle ; Soljénitsyne d’accord avec son épouse que L’Archipel du Goulag, témoignage de vérité et martyrologe, sera publié quel que soit le prix pour eux et leurs enfants. Une certitude leur est commune : son destin n’est pas séparable de celui des autres. On ne se sauve pas seul. Je ne souhaite plus comme dans ma jeunesse vivre une époque aussi tragique que la leur, même s’il semble que, sous d’autres formes, nous nous rapprochions d’eux, de leur vécu et de leurs dilemmes. Mais sans désirer aborder d’aussi abrupts rivages, il est bon de savoir que d’autres l’ont fait, et que c’est possible.