Reprenons les unes après les autres les descriptions du roman faites dans le premier billet et voyons ce qu'il en est dans ma mémoire rafraîchie. Si déjà nous comparons la photographie qui illustre ce billet, prise de mon exemplaire du roman pendant ces vacances, avec celle du précédent billet, que j'avais trouvée sur internet en me laissant guider par mon souvenir, nous constatons un léger décalage entre le souvenir et la réalité. En ce qui concerne le contenu du roman, nous allons retrouver, accentué, ce phénomène de vision décalée entre la mémoire ancienne et la mémoire immédiate.

L'action est située en Egypte, dans mon souvenir à Thèbes vers l'an 3000 avant Jésus-Christ, dans le riche domaine d'un prêtre.

Bonne situation dans l'espace, en revanche j'ai avancé l'action de mille ans... Imhotep est bien un prêtre, qui veille sur le Tombeau d'une riche famille. Le domaine, les champs au bord du Nil que j'évoque plus loin, représentent les revenus attachés à son service religieux. Ils sont en quelque sorte sa prébende.

J'imaginais bien aussi, grâce à ces cahiers, la villa blanche aux nombreuses pièces, lieu du drame, les champs au bord du Nil, source de la richesse d'Imhotep et futur héritage convoité, et les montagnes désertiques (...)

Alors là, l'imagination travaille. Travaillait-elle ainsi à l'époque de ma lecture ou seulement quand j'ai écrit le billet ? Il semble que je me sois davantage souvenue des images présentes dans les cahiers que des descriptions du roman qui ne sont pas très développées. La villa est vaste mais pas blanche, une rare notation évoque les couleurs éclatantes des lotus et des coquelicots d'une décoration... J'ai totalement oublié la présence d'une piscine dans la cour, entourée de sycomores et de lauriers roses : pour ces derniers, je ne suis guère étonnée de mon oubli car je ne savais pas à quoi ressemblaient les sycomores ni les lauriers roses. Quant aux montagnes désertiques... j'ai vu grand. Agatha Christie évoque une falaise, sur laquelle se trouve le Tombeau, et un sentier escarpé pour y accéder. Cependant, je lis sur internet que le sycomore (dont je sais maintenant à quoi il ressemble!) est un arbre des régions montagneuses. Je n'ai donc pas trop inféré de la description. Le désert, lui, est en trop. (C'est en Egypte, j'ai pensé, plus que je me le suis rappelé, "désert". Un cliché en place d'un souvenir.) En ce qui concerne le futur héritage convoité, c'est plus exactement la menace d'être déshérités au profit de la concubine qui affole les fils et belles-filles du prêtre.

(...) les montagnes désertiques où Renisenb, fille d'Imhotep et narratrice du roman, aimait marcher avec le scribe Hori (...)

Renisenb n'est pas la narratrice d'un roman qui est écrit à la troisième personne. Cependant, elle est bien le personnage principal, celui qui retourne chez son père en croyant que rien n'a changé et qui va découvrir que tous, y compris elle, ont changé. Nous partageons ses innombrables interrogations parfois naïves, un peu lentes, mais poursuivant toujours plus avant sa réflexion. Elle le fait avec l'aide d'Hori, mais pas en marchant : elle le rejoint au Tombeau (d'où la marche), souvent au crépuscule. Je me souvenais bien de l'histoire d'amour entre eux mais avais totalement oublié l'autre scribe, jeune premier qui trouble Renisenb par sa ressemblance avec son défunt mari et qu'elle accepte un temps d'épouser. Heureusement, il n'en sera rien, Hori lui confiant des sentiments que le lecteur a devinés depuis longtemps et elle le choisit. J'avais évincé de ma mémoire l'insipide concurrent.

C'est aussi l'amour, celui d'Imhotep pour la belle et hautaine Nofret, qui déchaîne l'envie, l'avidité, la violence enfouies en chacun, et monte les fils et les belles-filles les uns contre les autres. Ça se déchire, ça tombe empoisonné, oups ça glisse dans le ravin.

J'ai oublié le ressentiment et le peur mais autrement c'est à peu près cela. Ça ne glisse pas dans le ravin, ça tombe au pied de la falaise au crépuscule.

Pour isolée qu'elle (la grand-mère) soit dans la villa et occupée à gloutonner et somnoler, elle observe et comprend mieux que quiconque les drames de la maisonnée.

Le personnage de la grand-mère, Esa, est très réussi, je l'aime toujours. Il est faux de dire qu'elle gloutonne, elle est gourmande. Il est vrai qu'elle est le seul personnage dont on nous détaille les menus (pintade, dattes, raisins, gâteau au miel, vin de Syrie). "Son œil goguenard" écrivais-je plus loin : Esa est en effet ironique, notamment avec son fils Imhotep qu'elle considère comme un imbécile. Loin de somnoler, et comment pourrait-elle observer les drames de la maisonnée ?, elle a une riche vie intérieure.

Hélas, le meurtrier s'aperçoit lui aussi de la lucidité de l'aïeule et glisse, me semble-t-il, du poison dans son met préféré.

Elle est bien empoisonnée mais d'une autre façon.

Le titre, La mort n'est pas une fin, semble indiquer quelques réflexion sur notre condition de mortels et la métaphysique des Egyptiens de l'antiquité. Il me semble que Renisenb, revenue chez son père après la mort de son mari, confie ses doutes à Hori dans leurs conversations.

Agatha Christie nous donne quelques aperçus sur les rites mortuaires égyptiens, et l'activité économique majeure qu'ils engendrent. Elle le fait sans appuyer, sans vouloir nous donner des renseignements : on ne lit pas son roman pour apprendre des choses intéressantes sur la mort dans l'Egypte ancienne et c'est très bien ainsi.

Je voudrais maintenant donner un sentiment plus général sur cette relecture qui se trouve être la première lecture que je fais adulte d'un roman d'Agatha Christie. J'eus constamment l'impression d'un déjà-lu : le nom du meurtrier me revint tout de suite, ainsi que la scène finale ; je devinais les répliques de certains dialogues ; je savais qui serait la victime suivante. Je fus plus consciente des ficelles utilisées par l'écrivain : la multiplication des coupables possibles car beaucoup ont une bonne raison de tuer, les fausses pistes, le meurtrier qui se fait passer pour une des victimes.  Dès que je lus le nom de Henet, je me rappelai le rôle important que cette gouvernante joue dans l'histoire - et pourtant j'avais totalement oublié le personnage. L'écrivain est fin psychologue, même si je regrette quelques répliques et réactions trop lourdes de sens, surtout pour le relecteur...

La mort n'est pas une fin est aussi une réflexion sur le changement perpétuel. Peut-être cela me frappe-t-il parce que je suis en train de lire, peu à peu, les Fragments d'Héraclite, mais c'est bien sur ce thème que commence et se termine le roman. Les personnages de la maisonnée sont présentés à travers les yeux de Renisenb, heureuse de les retrouver tels qu'ils étaient à son départ huit ans plus tôt. Hori la prévient que le mal est déjà là ; bien qu'invisible, il a grandi dans les cœurs. L'aigreur, le ressentiment, le désir de vengeance n'attendent pour se manifester qu'une brèche à la surface des choses : ce sera l'arrivée de la concubine. Renisenb apprend au cours du roman à accepter la réalité de ce changement, y compris pour elle, devenue plus réfléchie, à ne pas en avoir peur et à considérer sa part bénéfique (...malgré les huit morts !) La rencontre entre Hori et elle ne pouvait avoir lieu que par ce changement car l'autre Renisenb aurait choisi l'insipide jeune premier. La mort est acceptée comme le contraire indissociable de la vie, sur laquelle elle offre le meilleur point de vue. Ce point de vue dans le roman, c'est le Tombeau où ils aiment se retrouver, c'est le crépuscule, la falaise d'où ils dominent le Nil et la plaine d'Egypte dont le destin, travaillé par des mouvements plus lents et plus puissants que celui des individus, transcende leur finitude. Le Tombeau est opposé au monde clos de la villa, en bas, où les individus livrés à eux-mêmes et leurs passions tournent en rond dans la vie et sombrent dans le néant comme un homme ivre. Esa est l'exception, réfugiée dans une vie intérieure nourrie, outre par les gâteaux au miel, par ses observations et ses réflexions.

J'ai beaucoup apprécié cette relecture de La mort n'est pas une fin qui n'est pas réductible à son intrigue policière. Je le pressentais adolescente, je comprends pourquoi maintenant. Seconde conclusion : ce Maillage des lectures est tricoté avec autant de fiction que de souvenirs.