L'adjectif "intéressant" est probablement celui qui vient le plus souvent, et souvent en premier quand on veut qualifier un livre ou un film dont on discute avec une connaissance. "C'est bien ?" demande-t-elle. On a envie de répondre avec un adjectif qui résumerait son opinion sur l'œuvre, car on sent que la personne qui pose la question n'a pas forcément l'envie de suivre les méandres d'une réflexion. Or un tel niveau de synthèse demanderait qu'on ait au préalable analysé l'œuvre et son rapport à l'œuvre, puis qu'on ait la capacité de ramasser le résultat d'une telle analyse en un seul adjectif ; autant dire que ce véritable travail d'écrivain demande également un peu de temps... Si l'on n'est pas ébloui par l'œuvre, ni submergé par l'émotion, ce qui se traduirait par des "magnifique, passionnant, génial" (on ne prétend pas à l'originalité), on se rabat alors sur cet adjectif de secours, "intéressant", lieu commun du jugement qui invoque généralement le sujet de l'œuvre. Il ne s'agit pas d'un jugement esthétique, mais d'un jugement moral, celui qu'on est le plus enclin à porter, même sur une œuvre d'art. 

C'est Renaud Camus, dans Du sens (lu en 2002) qui m'a ouvert les yeux à ce sujet. Analysant le rapport au sens de divers personnages chez Proust, il s'attarde sur les deux vieilles tantes du narrateur et leur façon de porter un regard moralisant sur tout, qui les rend incapables d'apprécier le choix d'un mot, la beauté d'un tour, parce que ce qui est en cause est moralement répréhensible (il me semble que c'est à propos d'une phrase de Saint-Simon, un des écrivains favoris de Proust). Elles citent en revanche avantageusement un livre qu'elles ont lu, qu'elles qualifient d'intéressant, et elles invoquent son sujet... un ouvrage sur les coopératives suédoises, tout ce qu'il y a de plus intéressant, dit à peu près la phrase. Par ce choix comique, les coopératives suédoises devant intéresser peu de monde, Proust attire l'attention sur une lecture courante, celle qui ramène la réussite de l'œuvre à la nature de son sujet. Il suffit de lire les articles de presse, d'écouter les autres, de s'écouter soi, pour le reconnaître : le plus souvent, on ne parle que du sujet. Cela peut signifier deux choses : soit on est incapable de porter un jugement esthétique ; soit l'œuvre ne décolle pas de son sujet et elle est donc ratée. Par indulgence, on la crédite malgré tout d'une bonne idée de départ, d'un sujet intéressant.

Ainsi, quand cette amie m'a dit que Les derniers jours de la classe ouvrière d'Aurélie Filippetti était intéressant, me suis-je doutée que le livre allait être mauvais.* Car sa phrase, qui dans sa bouche était de nature élogieuse (d'un éloge mesuré), rejoignait ce que j'avais lu dans les journaux, qui avaient tous mis l'accent sur l'intérêt du sujet. Ce n'était pas les coopératives suédoises, certes : c'était les ouvriers d'origine italienne travaillant dans la sidérurgie près de la frontière luxembourgeoise. Et l'on ne parle pas beaucoup du Luxembourg dans la littérature. Il s'agissait des dernières années avant que la fin de l'industrie sidérurgique ne dévaste la région ; les dernières années d'existence d'ouvriers ayant une conscience de classe et attachés à leur dur métier parce que le mode de vie qu'il nécessitait était porteur d'une culture, qu'ils opposaient à celle des bourgeois. On sait que l'auteur est devenu par la suite ministre de la Culture, et d'aucuns se sont réjouis qu'à nouveau, après Malraux, un écrivain prenne la tête de ce ministère. Erreur sur toute la ligne, non seulement parce qu'Aurélie Filippetti fut un ministre insignifiant, mais parce qu'elle est davantage une militante en littérature qu'un écrivain en politique. Le dispositif littéraire de son livre, le retour au pays d'une descendante, témoin de ces dernières années, qui au détour du paysage se souvient du pays qu'elle a quitté, ne change rien à sa nature documentaire. L'aspect plus personnel de son roman se réduit à des anecdotes familiales qui, encadrées par l'histoire sociale, n'entretiennent pas de lien formel nécessaire avec elle. L'hommage qu'elle rend à sa famille perd de sa pertinence ; celui qu'elle rend aux ouvriers ressemble à un hommage d'élu politique, moralisateur et convenu. Et si on peut la remercier d'avoir au moins évité l'emphase, autre défaut propre à l'orateur politique, on regrette la platitude de l'ensemble. Faute d'être littéraire, l'hommage rate et accomplit le contraire :  il renvoie ceux qu'il voulait honorer dans l'oubli. Ainsi évoque-t-elle le cas d'un ouvrier, qu'une chute fait disparaître à jamais dans un haut fourneau. Elle le fait en une page – tout le monde est sous le choc, c'est terrible, on arrête de travailler – puis enchaîne sur un souvenir de famille. De cet événement atroce, elle ne fait rien. Il faut que le lecteur fasse un grand effort pour s'arrêter sur ce passage, imaginer ce qui n'est pas écrit. Voulait-elle signifier que c'était de l'ordre de l'indicible? Rien de la sorte. J'ai rêvé à ce qu'un Malaparte, dont j'avais lu Kaputt l'année précédente, aurait pu écrire à partir d'un tel fait. Faute de talent, l'ouvrier avait été englouti une seconde fois. Ne nous contentons pas de romans au sujet intéressant !

* Je ne suis pas sûre de l'illustration choisie : je l'ai peut-être lu en poche.